La quête de ressources humaines dans le renseignement
Un des nombreux problèmes auquel doit faire face un responsable de Centre de renseignement est certainement celui du renouvellement des effectifs, surtout lorsque
l’environnement mondial est en constante mutation et que les domaines de compétences recherchés varient de jour en jour.
Le recrutement officiel
Le recrutement est une partie essentielle du travail d’un service de renseignement. Un tel organisme est composé de personnels très différents, aussi bien administratifs qu’opérationnels. Bien
sûr, certains agents, notamment les analystes, ne quittent que rarement les murs de leur Centre, et sont chargés de synthétiser les masses de documentations mises à leur disposition par les
différentes sources du service. Mais, dans notre étude, nous allons plutôt nous attacher aux agents de terrain, c’est à dire ceux qui cherchent l’information à la source, quel que soit l’endroit
où elle se trouve. Ces personnes nécessitent de présenter un certain nombre de qualités adaptables aux besoins des missions. Loin de l’image hollywoodienne de
l’agent secret, l’officier de renseignement doit être quelqu’un de cultivé, discret et capable d’analyser très rapidement les situations dans lesquelles il se trouve. Ceci explique un recrutement
effectué dans les milieux académiques, qu’il s’agisse d’universités, d’écoles ou instituts. Les domaines jugés intéressants par les responsables de services ont d’ailleurs quelque peu
évolué depuis une décennie. Du temps de l’affrontement idéologique entre l’Est et l’Ouest, les fonctionnaires et contractuels du renseignement étaient notamment recrutés parmi les historiens ou
les politologues. Aujourd’hui, on recherche davantage des économistes, des sociologues, des ingénieurs en électronique ou plus généralement des scientifiques. Ceci a
permis une « plus large intégration des femmes ». Chaque pays dispose d’un système particulier de recrutement. Les soviétiques, puis les russes, ont souvent retenu la solution du
recrutement de père en fils, tout en ne négligeant pas l’approche discrète des établissements académiques. Les américains, forts de leurs universités réputées, disposent d’un potentiel important
de candidats. Cela étant, à l’instar des britanniques, ils n’hésitent pas à passer des annonces, plus ou moins codées à une époque, et beaucoup plus explicites aujourd’hui, dans les journaux,
hebdomadaires du pays ou même sur Internet. Ainsi peut-on lire sur le site du service de contre-espionnage britannique, le MI5, une annonce disant : « Si tu es anglais, photographe, en bonne
santé, que tu aimes les grands espaces et que tu n’es pas claustrophobe, rejoins les services secrets britanniques ». Les américains ne sont pas en reste. Le site Internet de la CIA, fort
bien réalisé d’ailleurs, présente tout un dossier relatif à l’emploi dans l’agence, en évoquant notamment, les missions et les formations demandées. Plus de quarante cinq types d’emploi sont
proposés. Cela va de l’infirmière à temps partiel, à l’économiste ou l’agent clandestin. Le site aurait enregistré près de 50.000 demandes en 1998. Cette démonstration d’inventivité
technologique, n’a cependant pas été fortuite. En effet, la CIA aurait perdu environ quatre mille emplois depuis la chute de l’empire soviétique. Le journal Le Point précise qu’en 1995,
vingt cinq agents clandestins ont été recrutés, tandis que cent vingt cinq prenaient leur retraite, faisant dire à un ancien directeur adjoint du renseignement de la CIA, dans le New York Times :
« On ne peut pas faire tourner un réseau de renseignement mondial avec seulement vingt cinq recrues par an ! ».

Les américains ont donc lancé une vaste campagne de recrutement, avec pour objectif avoué «d’attirer 2000 à 3000 jeunes parmi les plus brillants des Etats-Unis sous peine d’assister à la mort
lente du renseignement américain ». Une ligne téléphonique a même été ouverte pour recevoir des candidatures, ou répondre à diverses questions. La méthode de
recrutement semble moins «branchée » en France, le recrutement passant essentiellement par voie de concours administratifs. Un débat quant au recrutement dans la police nationale est
apparu au cours de l’année 2000. La question était de savoir pourquoi les effectifs policiers, exerçant dans les zones sensibles du pays, n’étaient pas davantage
issus de l’immigration, dans le but de faciliter les relations entre la police et les «jeunes » . Cette question peut également se poser dans les services de renseignement. La France, de par sa
position géographique extrême sur le continent européen et sa qualité de vie, est un point de passage et de sédentarisation des mouvements de l’immigration venant, soit de l’Europe même, soit du
continent africain. Un agent de renseignement français, originaire du Lubéron, rencontrerait sans doute plus d’obstacles dans sa quête d’informations dans un pays de la péninsule arabique, qu’un
agent originaire d’un pays du Maghreb. De même que la tâche consistant à combattre, par exemple, le terrorisme islamiste à l’intérieur de nos frontières se
fera d’autant plus facilement que nous aurons à notre disposition des agents d’origine arabe. Il serait donc bon d’encourager de manière conséquente, dans un premier temps, leur recrutement, soit
dans l’armée, soit dans un service de police, pour ensuite les amener vers les services spéciaux, et leur dispenser une formation particulière.
La formation
Un agent de terrain doit, en permanence, être en contact avec des sources intéressantes et jugées fiables par le service. Nous avons observé auparavant
que l’espionnage économique et industriel était devenu une des principales préoccupations des agences de renseignement. Il ne s’agit plus seulement de connaître l’état des troupes du Pacte
de Varsovie et le nombre de missiles capables de transporter des ogives nucléaires. Le renseignement du siècle prochain est davantage axé sur les capacités industrielles et économiques d’un pays,
ou plus précisément d’une entreprise. Un agent devra donc maîtriser au mieux le domaine concerné par sa recherche. Un spécialiste en électronique sera plus à l’aise
pour comprendre le fonctionnement d’un système ultramoderne fabriqué, par exemple, au Japon, qu’un historien. Bien sûr, les services spéciaux bénéficient de leur propre réseau d’enseignement,
scientifique notamment, mais ils ne suffisent pas à « l’éducation » d’un agent de renseignement opérationnel. En effet, dès qu’un agent part en mission, il doit faire face à des éléments
étrangers. C’est ainsi que toute une politique d’enseignement linguistique est mise en oeuvre dans les écoles de renseignement. «Sans le don des langues, l’agent secret se sent comme
un soliste d’opéra sans voix ». Nous l’avions observé, la NSA, chargée des interceptions électroniques, est l’une des institutions américaines les mieux dotée en traducteurs et spécialistes
de civilisations étrangères. Il existe en France une école spécialisée dans ce domaine, l’EIREL (Ecole interarmées du renseignement et des études linguistiques)
située à Strasbourg. La nécessité absolue de connaître des langues étrangères se manifeste aussi bien dans le renseignement militaire que politique, diplomatique ou économique. Ainsi, les
militaires n’ont pas d’autres choix que de pratiquer la langue de Shakespeare, puisque l’anglais est devenue la référence mondiale en matière de communication, notamment sur les théâtres
d’intervention extérieurs, et lors des échanges entre états-majors français et alliés. De même, les agents clandestins n’ont pas d’autre choix que de maîtriser
parfaitement la langue du pays ciblé, sous peine de ne plus être clandestin. Cela étant, il existe encore des lacunes dans l’enseignement linguistiques, notamment en ce qui concerne le contenu
des cours. Ainsi que le précise Michel Klen, «ces certificats linguistiques[…] devraient être plus pragmatiques, faire moins appel au «bachotage » et surtout mieux développer l’aptitude des
cadres à pouvoir maîtriser le plus grand nombre de situations linguistiques ».
En plus de leur formation linguistique, les agents de renseignement, agissant sur le terrain, bénéficient, en plus de leur formation initiale, d’une formations spécifique. En premier lieu, on enseigne aux nouveaux venus les principes de bases du renseignement, c’est à dire sa définition, les différentes formes qu’il peut prendre, sa valeur.
Puis, les instructeurs vont leur expliquer les rudiments du métier, notamment :
* « Les structures et organigrammes des services adverses
* Les méthodes du
contre-espionnage
* Les mesures de sécurité
* La nature, valeur et cotation du
renseignement
* L’observation
* L’utilisation du matériel
* Tout ce qui concerne les faux et reproductions
* Une initiation aux techniques de cambriolage et de
photographie
* La radiocommunication et les échanges furtifs
* Les différentes manières
d’établir un contact ».
Les agents chargés du renseignement militaire reçoivent une formation complémentaire. Celle-ci contient les rudiments de la lutte de guérilla, des patrouilles profondes, des missions
d’exfiltration, des captures de prisonnier, et plus généralement d’acquisition du renseignement militaire. En outre, ils reçoivent une formation plus « sportive »
concernant par exemple la navigation, l’escalade, le parachutisme, l’orientation ou les techniques de combat sous-marin.
Seuls les agents de terrain bénéficient d’une telle formation, tout d’abord en raison de son coût très élevé, mais aussi du fait du caractère extrêmement
confidentiel des matières enseignées. Ensuite, les agents considérés comme aptes à partir en mission, aussi bien sur le territoire national, s’ils agissent pour un service de contre-espionnage,
qu’à l’étranger, s’ils travaillent pour une centrale de renseignement extérieur, sont assez peu nombreux. Ainsi le réseau de l’agent clandestin soviétique Richard Sorge, implanté au Japon
dans les années trente, ne comptait que deux agents professionnels qui employaient une vingtaine de « sous-agents ». Le monde du renseignement a l’inconvénient, pour
les observateurs extérieurs, de représenter une zone de flou artistique, difficile à saisir et volontairement entretenue. Vouloir dessiner le portrait-type d’un agent de renseignement, d’un
espion, est sans doute une mission impossible, à l’exception peut-être pour les anciens du métier. Il est toutefois possible d’opérer une typologie de ces soldats de l’ombre.
Typologie des agents de renseignement
Une fois la formation assurée, un agent de renseignement est opérationnel. Mais ces agents, entraînés et rémunérés par des structures étatiques, ne constituent pas une catégorie unique d’agents.
En fait, il en existe une multitude, chacun disposant de qualités indispensables, non seulement pour la réussite de leur travail, mais aussi pour la longévité, soit
de leur carrière (dans le meilleur des cas), soit de leur vie (dans les cas extrêmes).
Catégorisation des agents de renseignements
Le rapport final de la commission sénatoriale américaine du renseignement daté du 26 avril 1976 donne cette définition de l’agent : « Individu qui agit sous la direction d’un service de
renseignements ou d’un service de sécurité afin d’obtenir ou d’aider à obtenir des informations pour le renseignement ou le contre-renseignement ». Ceci est une explication très large du
rôle d’un agent. Pourtant chaque type d’agent remplit une fonction spéciale.
L’agent légal : c’est un professionnel du renseignement implanté sous une couverture dite légale, c’est à dire appartenant à une ambassade en tant qu’attaché militaire, directeur
du service des relations publiques, ou diplomate. Ainsi les soviétiques comptaient, parmi le personnel de certaines de leurs ambassades, près de 60% d’agents du KGB. Leur rôle n’est pas le plus
dangereux, car en cas d’allégations d’espionnage à leur encontre, ils sont déclarés persona non grata, et priés de quitter rapidement le pays hôte.
L’agent clandestin ou illégal : celui-ci agit dans un pays étranger en se faisant passer, en général, pour un ressortissant d’une tierce nationalité. Les soviétiques ont, ainsi,
souvent envoyé des agents « canadiens » aux Etats-Unis. Il n’est pas membre d’une mission diplomatique, et ne bénéficie donc pas de l’immunité diplomatique. Les conséquences, en cas
d’arrestation, peuvent être dramatiques, à moins de faire l’objet d’un échange d’espions entre les deux Etats concernés.
L’agent d’influence : celui-ci fait usage de sa situation personnelle, en fonction de l’influence ou plus encore de l’autorité qu’il représente, et
donc de la confiance qu’il véhicule, pour tenter d’influencer l’opinion publique ou certains responsables, de toutes natures, ayant un poste jugé intéressant par l’agent ou son employeur, dans le
but de faire promouvoir les intérêts de son pays ou de son entreprise. Dès le début de l’époque soviétique en Russie, Lénine décida d’en faire un usage immodéré, jugeant que ces «idiots
utiles », comme il les dénommait, pouvaient être d’une grande utilité pour le régime. Dans les années soixante, le régime communiste utilisa de tels agents, afin de donner une apparence
démocratique aux pays du bloc soviétique, en faisant notamment usage de politiciens plus modérés que les communistes (les sociaux-démocrates, par exemple), ou même des hommes d’Eglise. Tous ces
agents ne sont pas conscients de leur action. Les anglo-saxons ont ainsi établi une distinction entre les agents conscients et inconscients. Mais leur domaine de compétence sont variés, puisqu’il
peuvent concerner aussi bien les questions politiques, diplomatiques, économiques que militaires. Ainsi, la méthode du lobbying est très utilisée aux Etats-Unis. Déclarée légale, sous certaines
conditions, elle fait appel à des agents d’influence. Mais ceux-ci agissent en qualité, et n’ont pas le caractère clandestin existant dans le monde du renseignement.
L’agent dormant : il s’agit d’un agent clandestin implanté dans un pays étranger, exerçant une activité normale, c’est à dire n’ayant aucun lien
avec le monde de l’espionnage, et dont le travail d’agent est suspendu pour une période donnée, avant d’être « réveillé » pour une mission précise. Ce type d’agent a été utilisé afin de commettre
les attentats de septembre 2001 aux Etats-Unis.
L’agent double : il s’agit ici d’un agent de renseignement professionnel travaillant pour un service de renseignement ou de contre-espionnage, mais retourné par une agence d’un
pays adverse, et amené à trahir son service d’origine, tout en restant en place. Les raisons d’une telle trahison ont fait l’objet de nombreuses interrogations des spécialistes du renseignement.
Elle peut être la conséquence de ce que les agences appellent le processus MICE (Money, Ideology, Constraint, Ego), c’est à dire une trahison due à l’argent, l’idéologie politique, la
contrainte (souvent en raison d’un chantage sexuel, entre autres) ou le caractère narcissique de la personne. Cela étant, ce type de recrutement est valable pour tous les types d’agents, mais
d’autant plus remarquable quand il touche un professionnel du renseignement.
L’agent provocateur : personne dont le rôle est de faire commettre à certaines personnes ou organisations, des actes illégaux, dans le but de les discréditer auprès de l’opinion
publique.
L’agent de pénétration : un tel agent est intégré, par un service secret, dans un service de renseignement étranger, ou dans une organisation, dans
le but d’y collecter un maximum d’informations. Il s’agit sans aucun doute de la mission la plus délicate et dangereuse pour un agent. En effet, il doit, en premier lieu obtenir la nationalité du
pays ciblé, puis il doit se faire engager par le service, ce qui n’est pas donné à tout le monde, en raison des mesures de sécurité étoffées des agences gouvernementales. Il doit pouvoir faire
valoir une biographie solide, sans « trous », et particulièrement cohérente, ce qui peut prendre beaucoup de temps. Le secret qui les entoure doit être particulièrement hermétique, et les
archives ne dévoilent guère les exploits et les identités de tels artistes du renseignement. Tous ces agents remplissent des fonctions précises, à des degrés plus ou moins importants. Mais leur
utilité et leur efficacité dans le monde du renseignement dépend grandement des qualités dont ils font preuve en intervenant sur le terrain.
Les qualités propres aux capteurs humains
L’intérêt concernant l’utilisation de capteurs humains, dans la partie « recherche » du cycle du renseignement, est évident. Ils sont les seuls capables de
véritablement saisir l’ambiance régnant dans un pays, une organisation, une entreprise, un syndicat ou une personne. Bien sûr, les machines possèdent beaucoup d’avantages, mais à l’heure
actuelle, elles ne répondent qu’à une logique binaire. Soit tout est noir, soit tout est blanc. La psychologie n’intervient pas dans ce type de capteurs. L’Homme est donc en mesure de
saisir une multitude de détails comportementaux, a priori sans intérêt, mais qui, une fois regroupés, fournissent un renseignement valable. Cela étant, le
capteur humain doit posséder certaines qualités s’il veut pouvoir se transformer en une sorte de radar passif, sans attirer l’attention vers lui, surtout lorsqu’il travaille sous une couverture
clandestine. Un livre écrit par un romancier soviétique, a raconté l’histoire de l’agent clandestin russe Gordon Longsdale, alias Konon Trofimovitch, dont la couverture était celle d’un
riche homme d’affaires (Longsdale sera même anobli par la Reine en obtenant le titre de Sir puis démasqué quelques années après). Cet ouvrage, au-delà de la
narration des nombreuses péripéties de ce génie de l’espionnage, s’est principalement attaché à analyser les qualités et la psychologie dont devait faire preuve un agent de renseignement
clandestin sur le terrain. Certaines de ces qualités sont également requises pour un agent opérant sous couverture légale, généralement diplomatique. Selon l’auteur, la qualité première
d’un agent de renseignement est de pouvoir « se dissoudre dans la foule ». Puis il ajoute : « Je savais bien que si l’on devait remarquer cinq personnes sur trente installées dans
une brasserie, je devais être parmi les vingt-cinq quidams anonymes ». Ce soucis de ne pas vouloir « défiler sur les Champs Elysées le 14 juillet » est essentiel et vital. Toute la réussite d’un travail de renseignement repose sur le fait qu’un agent doit ressembler à une personne-type du pays dans lequel il travaille. Chaque pays, chaque région,
chaque catégorie socio-professionnelle, est connu pour ses particularismes dans la manière de se comporter ou de se vêtir, et l’agent doit le savoir. Pour cela il doit préalablement étudier les
moeurs et la façon de vivre des gens avec qui il sera en contact. Par exemple, l’anglais est un buveur de bière, au même titre que le russe est un grand consommateur de kvas. « Si, en
URSS, quelqu’un refuse obstinément un verre de kvas, je vous assure que c’est un espion ». L’auteur cite également l’exemple du médecin anglais : « ils ne portent jamais de blouse, sauf
dans le bloc opératoire.[…]Un médecin qui consulte porte un pantalon à rayures, une veste noire avec une fleur à la boutonnière ». Il en va de même dans la façon de parler une langue. Un
homme d’affaires britannique travaillant à la City n’a pas l’accent « cockney » des ouvriers de la banlieue de Londres. Pourtant la situation géographique est quasiment identique. De même, l’agent clandestin ne doit, à aucun moment, montrer ses origines véritables. Agranovsky cite le fait que Longsdale était amateur de jeux d’échecs. «Moi, je jouais
aux échecs, moyennement pour un soviétique, mais pas mal du tout pour les anglais de l’époque. Je grattais tous mes collègues hommes d’affaires, ce qui pouvait d’ailleurs paraître suspect. Or je
n’avais pas le droit de me « mouiller ». Alors, la mort dans l’âme, je me laissais manger des pions ». Ensuite, l’agent clandestin doit être un bon
comédien. Il doit pouvoir jouer un rôle « convenant à son caractère, son tempérament, ses penchants, son état concret et sa vocation naturelle : qui est artiste, qui ingénieur, qui garçon de
café, qui journaliste, qui médecin, qui concierge. Ce qui importe encore plus que la profession, c’est qu’on ne trouve rien à redire à qui la pratique. Si je suis businessman (Longsdale est agent
soviétique), mon caractère ne doit pas m’empêcher de payer mes impôts dans les formes ». L’auteur rappelle qu’Al Capone a été arrêté pour non-paiement des impôts.

L’agent doit aussi avoir un minimum de «jugeote », selon les propos d’Agranovsky, c’est à dire « être toujours correct, modeste, judicieux, réfléchir avant de
parler, être maître de soi, avoir le sens de l’analyse rapide, prendre des décisions et des mesures sages ». En effet, l’agent est considéré comme un capteur «à fonctions multiples ». Son
rôle ne doit pas se limiter à saisir une situation particulière, mais à la comprendre et à prendre des mesures allant dans le sens de son travail. L’analogie au jeu d’échecs est claire. Jouer,
mais penser à ce que pourront être les manoeuvres adverses afin de pouvoir constamment réactualiser sa stratégie. L’auteur précise que la tête n’est pas uniquement faite pour porter le
chapeau (Longsdale a exercé principalement en Angleterre), mais aussi pour penser. En somme, l’agent clandestin ne ressemble pas à l’image de l’espion que nous pourrions avoir. L’auteur fait dire à Longsdale : « je ne me suis jamais collé de moustaches, ni de barbes[…]. Tout cela n’est que bêtise parce que le résident et ses informateurs n’ont
besoin ni de pénétrer secrètement quelque part (à de très rares exceptions près !), ni de grimper aux fenêtres avec une échelle de corde. Non, c’est un travail d’abord et avant tout minutieux,
difficile, qui requiert de grands efforts, de l’attention, de la volonté, des connaissances sérieuses et une compétence considérable ». Afin d’obtenir un maximum de renseignements de
la part d’informateurs conscients ou non, l’agent doit pouvoir se faire des amis « nécessaires ». Pour cela, il existe une méthode d’approche expliquée dans un ouvrage de Dale Carnegie,
Comment se faire des amis, dans lequel sont expliqués certains principes de la communication, les moyens de rallier quelqu’un à votre point de vue, les moyens de plaire aux gens ainsi
que les moyens de faire changer quelqu’un d’avis sans l’indigner ni le vexer. En fait, l’agent, clandestin ou non, doit être fondamentalement curieux, le rapprochant
ainsi du métier de journaliste, activité fréquemment choisie comme couverture par les agents de renseignement. L’agent passe son temps à mentir. C’est une question de survie. Mais pour mentir,
une excellent mémoire est vitale. Non seulement pour retenir toutes les informations recueillies, mais aussi pour être constamment cohérent avec sa biographie. Agranovsky cite le cas où
l’agent Longsdale s’était présenté au guichet d’un aéroport londonien avec un faux passeport. Mais lorsque le guichetier lui demanda son nom, comme ce fut longtemps la règle en Angleterre, il ne
s’en souvenait plus. «Impossible de jeter un coup d’oeil, je n’avais plus le passeport en main. Me voilà dans de beaux draps… Que faire ? Il attend. Je ne dis pas un mot. Enfin, après un
temps de silence, je lui dis tranquillement : mettez le nom de famille qui figure dans le passeport. Il m’a regardé d’un air éberlué, puis il a éclaté de rire comme si je l’avais chatouillé
». La réussite d’une opération de renseignement dépend donc essentiellement de la valeur d’un agent. Mais ceux-ci sont rares, non seulement en raison des nombreuses
qualités requises, mais aussi en raison du temps que nécessite la formation et l’implantation d’un agent dans un pays ou dans une organisation. Le temps et la patience sont des éléments clés du
renseignement. En outre, un agent ne travaille quasiment jamais seul, bien qu’il puisse disposer d’une marge de manoeuvre plus ou moins grande. Il fait alors
partie d’un réseau, d’un orchestre, dont il est soit le chef, soit un musicien parmi d’autres.
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