Jeudi 30 septembre 2010 4 30 /09 /Sep /2010 00:20



La quête de ressources humaines dans le renseignement

Un des nombreux problèmes auquel doit faire face un responsable de Centre de renseignement est certainement celui du renouvellement des effectifs, surtout lorsque l’environnement mondial est en constante mutation et que les domaines de compétences recherchés varient de jour en jour.

 


Le recrutement officiel

Le recrutement est une partie essentielle du travail d’un service de renseignement. Un tel organisme est composé de personnels très différents, aussi bien administratifs qu’opérationnels. Bien sûr, certains agents, notamment les analystes, ne quittent que rarement les murs de leur Centre, et sont chargés de synthétiser les masses de documentations mises à leur disposition par les différentes sources du service. Mais, dans notre étude, nous allons plutôt nous attacher aux agents de terrain, c’est à dire ceux qui cherchent l’information à la source, quel que soit l’endroit où elle se trouve. Ces personnes nécessitent de présenter un certain nombre de qualités adaptables aux besoins des missions. Loin de l’image hollywoodienne de l’agent secret, l’officier de renseignement doit être quelqu’un de cultivé, discret et capable d’analyser très rapidement les situations dans lesquelles il se trouve. Ceci explique un recrutement effectué dans les milieux académiques, qu’il s’agisse d’universités, d’écoles ou instituts. Les domaines jugés intéressants par les responsables de services ont d’ailleurs quelque peu évolué depuis une décennie. Du temps de l’affrontement idéologique entre l’Est et l’Ouest, les fonctionnaires et contractuels du renseignement étaient notamment recrutés parmi les historiens ou les politologues. Aujourd’hui, on recherche davantage des économistes, des sociologues, des ingénieurs en électronique ou plus généralement des scientifiques. Ceci a permis une « plus large intégration des femmes ». Chaque pays dispose d’un système particulier de recrutement. Les soviétiques, puis les russes, ont souvent retenu la solution du recrutement de père en fils, tout en ne négligeant pas l’approche discrète des établissements académiques. Les américains, forts de leurs universités réputées, disposent d’un potentiel important de candidats. Cela étant, à l’instar des britanniques, ils n’hésitent pas à passer des annonces, plus ou moins codées à une époque, et beaucoup plus explicites aujourd’hui, dans les journaux, hebdomadaires du pays ou même sur Internet. Ainsi peut-on lire sur le site du service de contre-espionnage britannique, le MI5, une annonce disant : « Si tu es anglais, photographe, en bonne santé, que tu aimes les grands espaces et que tu n’es pas claustrophobe, rejoins les services secrets britanniques ». Les américains ne sont pas en reste. Le site Internet de la CIA, fort bien réalisé d’ailleurs, présente tout un dossier relatif à l’emploi dans l’agence, en évoquant notamment, les missions et les formations demandées. Plus de quarante cinq types d’emploi sont proposés. Cela va de l’infirmière à temps partiel, à l’économiste ou l’agent clandestin. Le site aurait enregistré près de 50.000 demandes en 1998. Cette démonstration d’inventivité technologique, n’a cependant pas été fortuite. En effet, la CIA aurait perdu environ quatre mille emplois depuis la chute de l’empire soviétique. Le journal Le Point précise qu’en 1995, vingt cinq agents clandestins ont été recrutés, tandis que cent vingt cinq prenaient leur retraite, faisant dire à un ancien directeur adjoint du renseignement de la CIA, dans le New York Times : « On ne peut pas faire tourner un réseau de renseignement mondial avec seulement vingt cinq recrues par an ! ».
emploi-espion.jpg

Les américains ont donc lancé une vaste campagne de recrutement, avec pour objectif avoué «d’attirer 2000 à 3000 jeunes parmi les plus brillants des Etats-Unis sous peine d’assister à la mort lente du renseignement américain ». Une ligne téléphonique a même été ouverte pour recevoir des candidatures, ou répondre à diverses questions. La méthode de recrutement semble moins «branchée » en France, le recrutement passant essentiellement par voie de concours administratifs. Un débat quant au recrutement dans la police nationale est apparu au cours de l’année 2000. La question était de savoir pourquoi les effectifs policiers, exerçant dans les zones sensibles du pays, n’étaient pas davantage issus de l’immigration, dans le but de faciliter les relations entre la police et les «jeunes » . Cette question peut également se poser dans les services de renseignement. La France, de par sa position géographique extrême sur le continent européen et sa qualité de vie, est un point de passage et de sédentarisation des mouvements de l’immigration venant, soit de l’Europe même, soit du continent africain. Un agent de renseignement français, originaire du Lubéron, rencontrerait sans doute plus d’obstacles dans sa quête d’informations dans un pays de la péninsule arabique, qu’un agent originaire d’un pays du Maghreb. De même que la tâche consistant à combattre, par exemple, le terrorisme islamiste à l’intérieur de nos frontières se fera d’autant plus facilement que nous aurons à notre disposition des agents d’origine arabe. Il serait donc bon d’encourager de manière conséquente, dans un premier temps, leur recrutement, soit dans l’armée, soit dans un service de police, pour ensuite les amener vers les services spéciaux, et leur dispenser une formation particulière.

La formation

Un agent de terrain doit, en permanence, être en contact avec des sources intéressantes et jugées fiables par le service. Nous avons observé auparavant que l’espionnage économique et industriel était devenu une des principales préoccupations des agences de renseignement. Il ne s’agit plus seulement de connaître l’état des troupes du Pacte de Varsovie et le nombre de missiles capables de transporter des ogives nucléaires. Le renseignement du siècle prochain est davantage axé sur les capacités industrielles et économiques d’un pays, ou plus précisément d’une entreprise. Un agent devra donc maîtriser au mieux le domaine concerné par sa recherche. Un spécialiste en électronique sera plus à l’aise pour comprendre le fonctionnement d’un système ultramoderne fabriqué, par exemple, au Japon, qu’un historien. Bien sûr, les services spéciaux bénéficient de leur propre réseau d’enseignement, scientifique notamment, mais ils ne suffisent pas à « l’éducation » d’un agent de renseignement opérationnel. En effet, dès qu’un agent part en mission, il doit faire face à des éléments étrangers. C’est ainsi que toute une politique d’enseignement linguistique est mise en oeuvre dans les écoles de renseignement. «Sans le don des langues, l’agent secret se sent comme un soliste d’opéra sans voix ». Nous l’avions observé, la NSA, chargée des interceptions électroniques, est l’une des institutions américaines les mieux dotée en traducteurs et spécialistes de civilisations étrangères. Il existe en France une école spécialisée dans ce domaine, l’EIREL (Ecole interarmées du renseignement et des études linguistiques) située à Strasbourg. La nécessité absolue de connaître des langues étrangères se manifeste aussi bien dans le renseignement militaire que politique, diplomatique ou économique. Ainsi, les militaires n’ont pas d’autres choix que de pratiquer la langue de Shakespeare, puisque l’anglais est devenue la référence mondiale en matière de communication, notamment sur les théâtres d’intervention extérieurs, et lors des échanges entre états-majors français et alliés. De même, les agents clandestins n’ont pas d’autre choix que de maîtriser parfaitement la langue du pays ciblé, sous peine de ne plus être clandestin. Cela étant, il existe encore des lacunes dans l’enseignement linguistiques, notamment en ce qui concerne le contenu des cours. Ainsi que le précise Michel Klen, «ces certificats linguistiques[…] devraient être plus pragmatiques, faire moins appel au «bachotage » et surtout mieux développer l’aptitude des cadres à pouvoir maîtriser le plus grand nombre de situations linguistiques ».

En plus de leur formation linguistique, les agents de renseignement, agissant sur le terrain, bénéficient, en plus de leur formation initiale, d’une formations spécifique. En premier lieu, on enseigne aux nouveaux venus les principes de bases du renseignement, c’est à dire sa définition, les différentes formes qu’il peut prendre, sa valeur.

Puis, les instructeurs vont leur expliquer les rudiments du métier, notamment :

 

* « Les structures et organigrammes des services adverses
* Les méthodes du contre-espionnage
* Les mesures de sécurité
* La nature, valeur et cotation du renseignement
* L’observation
* L’utilisation du matériel
* Tout ce qui concerne les faux et reproductions
* Une initiation aux techniques de cambriolage et de photographie
* La radiocommunication et les échanges furtifs
* Les différentes manières d’établir un contact ».

Les agents chargés du renseignement militaire reçoivent une formation complémentaire. Celle-ci contient les rudiments de la lutte de guérilla, des patrouilles profondes, des missions d’exfiltration, des captures de prisonnier, et plus généralement d’acquisition du renseignement militaire. En outre, ils reçoivent une formation plus « sportive » concernant par exemple la navigation, l’escalade, le parachutisme, l’orientation ou les techniques de combat sous-marin.

Seuls les agents de terrain bénéficient d’une telle formation, tout d’abord en raison de son coût très élevé, mais aussi du fait du caractère extrêmement confidentiel des matières enseignées. Ensuite, les agents considérés comme aptes à partir en mission, aussi bien sur le territoire national, s’ils agissent pour un service de contre-espionnage, qu’à l’étranger, s’ils travaillent pour une centrale de renseignement extérieur, sont assez peu nombreux. Ainsi le réseau de l’agent clandestin soviétique Richard Sorge, implanté au Japon dans les années trente, ne comptait que deux agents professionnels qui employaient une vingtaine de « sous-agents ». Le monde du renseignement a l’inconvénient, pour les observateurs extérieurs, de représenter une zone de flou artistique, difficile à saisir et volontairement entretenue. Vouloir dessiner le portrait-type d’un agent de renseignement, d’un espion, est sans doute une mission impossible, à l’exception peut-être pour les anciens du métier. Il est toutefois possible d’opérer une typologie de ces soldats de l’ombre.

Typologie des agents de renseignement

Une fois la formation assurée, un agent de renseignement est opérationnel. Mais ces agents, entraînés et rémunérés par des structures étatiques, ne constituent pas une catégorie unique d’agents. En fait, il en existe une multitude, chacun disposant de qualités indispensables, non seulement pour la réussite de leur travail, mais aussi pour la longévité, soit de leur carrière (dans le meilleur des cas), soit de leur vie (dans les cas extrêmes).

Catégorisation des agents de renseignements

Le rapport final de la commission sénatoriale américaine du renseignement daté du 26 avril 1976 donne cette définition de l’agent : « Individu qui agit sous la direction d’un service de renseignements ou d’un service de sécurité afin d’obtenir ou d’aider à obtenir des informations pour le renseignement ou le contre-renseignement ». Ceci est une explication très large du rôle d’un agent. Pourtant chaque type d’agent remplit une fonction spéciale.

L’agent légal : c’est un professionnel du renseignement implanté sous une couverture dite légale, c’est à dire appartenant à une ambassade en tant qu’attaché militaire, directeur du service des relations publiques, ou diplomate. Ainsi les soviétiques comptaient, parmi le personnel de certaines de leurs ambassades, près de 60% d’agents du KGB. Leur rôle n’est pas le plus dangereux, car en cas d’allégations d’espionnage à leur encontre, ils sont déclarés persona non grata, et priés de quitter rapidement le pays hôte.

L’agent clandestin ou illégal : celui-ci agit dans un pays étranger en se faisant passer, en général, pour un ressortissant d’une tierce nationalité. Les soviétiques ont, ainsi, souvent envoyé des agents « canadiens » aux Etats-Unis. Il n’est pas membre d’une mission diplomatique, et ne bénéficie donc pas de l’immunité diplomatique. Les conséquences, en cas d’arrestation, peuvent être dramatiques, à moins de faire l’objet d’un échange d’espions entre les deux Etats concernés.

L’agent d’influence : celui-ci fait usage de sa situation personnelle, en fonction de l’influence ou plus encore de l’autorité qu’il représente, et donc de la confiance qu’il véhicule, pour tenter d’influencer l’opinion publique ou certains responsables, de toutes natures, ayant un poste jugé intéressant par l’agent ou son employeur, dans le but de faire promouvoir les intérêts de son pays ou de son entreprise. Dès le début de l’époque soviétique en Russie, Lénine décida d’en faire un usage immodéré, jugeant que ces «idiots utiles », comme il les dénommait, pouvaient être d’une grande utilité pour le régime. Dans les années soixante, le régime communiste utilisa de tels agents, afin de donner une apparence démocratique aux pays du bloc soviétique, en faisant notamment usage de politiciens plus modérés que les communistes (les sociaux-démocrates, par exemple), ou même des hommes d’Eglise. Tous ces agents ne sont pas conscients de leur action. Les anglo-saxons ont ainsi établi une distinction entre les agents conscients et inconscients. Mais leur domaine de compétence sont variés, puisqu’il peuvent concerner aussi bien les questions politiques, diplomatiques, économiques que militaires. Ainsi, la méthode du lobbying est très utilisée aux Etats-Unis. Déclarée légale, sous certaines conditions, elle fait appel à des agents d’influence. Mais ceux-ci agissent en qualité, et n’ont pas le caractère clandestin existant dans le monde du renseignement.

L’agent dormant : il s’agit d’un agent clandestin implanté dans un pays étranger, exerçant une activité normale, c’est à dire n’ayant aucun lien avec le monde de l’espionnage, et dont le travail d’agent est suspendu pour une période donnée, avant d’être « réveillé » pour une mission précise. Ce type d’agent a été utilisé afin de commettre les attentats de septembre 2001 aux Etats-Unis.

L’agent double : il s’agit ici d’un agent de renseignement professionnel travaillant pour un service de renseignement ou de contre-espionnage, mais retourné par une agence d’un pays adverse, et amené à trahir son service d’origine, tout en restant en place. Les raisons d’une telle trahison ont fait l’objet de nombreuses interrogations des spécialistes du renseignement. Elle peut être la conséquence de ce que les agences appellent le processus MICE (Money, Ideology, Constraint, Ego), c’est à dire une trahison due à l’argent, l’idéologie politique, la contrainte (souvent en raison d’un chantage sexuel, entre autres) ou le caractère narcissique de la personne. Cela étant, ce type de recrutement est valable pour tous les types d’agents, mais d’autant plus remarquable quand il touche un professionnel du renseignement.

L’agent provocateur : personne dont le rôle est de faire commettre à certaines personnes ou organisations, des actes illégaux, dans le but de les discréditer auprès de l’opinion publique.

L’agent de pénétration : un tel agent est intégré, par un service secret, dans un service de renseignement étranger, ou dans une organisation, dans le but d’y collecter un maximum d’informations. Il s’agit sans aucun doute de la mission la plus délicate et dangereuse pour un agent. En effet, il doit, en premier lieu obtenir la nationalité du pays ciblé, puis il doit se faire engager par le service, ce qui n’est pas donné à tout le monde, en raison des mesures de sécurité étoffées des agences gouvernementales. Il doit pouvoir faire valoir une biographie solide, sans « trous », et particulièrement cohérente, ce qui peut prendre beaucoup de temps. Le secret qui les entoure doit être particulièrement hermétique, et les archives ne dévoilent guère les exploits et les identités de tels artistes du renseignement. Tous ces agents remplissent des fonctions précises, à des degrés plus ou moins importants. Mais leur utilité et leur efficacité dans le monde du renseignement dépend grandement des qualités dont ils font preuve en intervenant sur le terrain.

Les qualités propres aux capteurs humains


L’intérêt concernant l’utilisation de capteurs humains, dans la partie « recherche » du cycle du renseignement, est évident. Ils sont les seuls capables de véritablement saisir l’ambiance régnant dans un pays, une organisation, une entreprise, un syndicat ou une personne. Bien sûr, les machines possèdent beaucoup d’avantages, mais à l’heure actuelle, elles ne répondent qu’à une logique binaire. Soit tout est noir, soit tout est blanc. La psychologie n’intervient pas dans ce type de capteurs. L’Homme est donc en mesure de saisir une multitude de détails comportementaux, a priori sans intérêt, mais qui, une fois regroupés, fournissent un renseignement valable. Cela étant, le capteur humain doit posséder certaines qualités s’il veut pouvoir se transformer en une sorte de radar passif, sans attirer l’attention vers lui, surtout lorsqu’il travaille sous une couverture clandestine. Un livre écrit par un romancier soviétique, a raconté l’histoire de l’agent clandestin russe Gordon Longsdale, alias Konon Trofimovitch, dont la couverture était celle d’un riche homme d’affaires (Longsdale sera même anobli par la Reine en obtenant le titre de Sir puis démasqué quelques années après). Cet ouvrage, au-delà de la narration des nombreuses péripéties de ce génie de l’espionnage, s’est principalement attaché à analyser les qualités et la psychologie dont devait faire preuve un agent de renseignement clandestin sur le terrain. Certaines de ces qualités sont également requises pour un agent opérant sous couverture légale, généralement diplomatique. Selon l’auteur, la qualité première d’un agent de renseignement est de pouvoir « se dissoudre dans la foule ». Puis il ajoute : « Je savais bien que si l’on devait remarquer cinq personnes sur trente installées dans une brasserie, je devais être parmi les vingt-cinq quidams anonymes ». Ce soucis de ne pas vouloir « défiler sur les Champs Elysées le 14 juillet » est essentiel et vital. Toute la réussite d’un travail de renseignement repose sur le fait qu’un agent doit ressembler à une personne-type du pays dans lequel il travaille. Chaque pays, chaque région, chaque catégorie socio-professionnelle, est connu pour ses particularismes dans la manière de se comporter ou de se vêtir, et l’agent doit le savoir. Pour cela il doit préalablement étudier les moeurs et la façon de vivre des gens avec qui il sera en contact. Par exemple, l’anglais est un buveur de bière, au même titre que le russe est un grand consommateur de kvas. « Si, en URSS, quelqu’un refuse obstinément un verre de kvas, je vous assure que c’est un espion ». L’auteur cite également l’exemple du médecin anglais : « ils ne portent jamais de blouse, sauf dans le bloc opératoire.[…]Un médecin qui consulte porte un pantalon à rayures, une veste noire avec une fleur à la boutonnière ». Il en va de même dans la façon de parler une langue. Un homme d’affaires britannique travaillant à la City n’a pas l’accent « cockney » des ouvriers de la banlieue de Londres. Pourtant la situation géographique est quasiment identique. De même, l’agent clandestin ne doit, à aucun moment, montrer ses origines véritables. Agranovsky cite le fait que Longsdale était amateur de jeux d’échecs. «Moi, je jouais aux échecs, moyennement pour un soviétique, mais pas mal du tout pour les anglais de l’époque. Je grattais tous mes collègues hommes d’affaires, ce qui pouvait d’ailleurs paraître suspect. Or je n’avais pas le droit de me « mouiller ». Alors, la mort dans l’âme, je me laissais manger des pions ». Ensuite, l’agent clandestin doit être un bon comédien. Il doit pouvoir jouer un rôle « convenant à son caractère, son tempérament, ses penchants, son état concret et sa vocation naturelle : qui est artiste, qui ingénieur, qui garçon de café, qui journaliste, qui médecin, qui concierge. Ce qui importe encore plus que la profession, c’est qu’on ne trouve rien à redire à qui la pratique. Si je suis businessman (Longsdale est agent soviétique), mon caractère ne doit pas m’empêcher de payer mes impôts dans les formes ». L’auteur rappelle qu’Al Capone a été arrêté pour non-paiement des impôts.

 


L’agent doit aussi avoir un minimum de «jugeote », selon les propos d’Agranovsky, c’est à dire « être toujours correct, modeste, judicieux, réfléchir avant de parler, être maître de soi, avoir le sens de l’analyse rapide, prendre des décisions et des mesures sages ». En effet, l’agent est considéré comme un capteur «à fonctions multiples ». Son rôle ne doit pas se limiter à saisir une situation particulière, mais à la comprendre et à prendre des mesures allant dans le sens de son travail. L’analogie au jeu d’échecs est claire. Jouer, mais penser à ce que pourront être les manoeuvres adverses afin de pouvoir constamment réactualiser sa stratégie. L’auteur précise que la tête n’est pas uniquement faite pour porter le chapeau (Longsdale a exercé principalement en Angleterre), mais aussi pour penser. En somme, l’agent clandestin ne ressemble pas à l’image de l’espion que nous pourrions avoir. L’auteur fait dire à Longsdale : « je ne me suis jamais collé de moustaches, ni de barbes[…]. Tout cela n’est que bêtise parce que le résident et ses informateurs n’ont besoin ni de pénétrer secrètement quelque part (à de très rares exceptions près !), ni de grimper aux fenêtres avec une échelle de corde. Non, c’est un travail d’abord et avant tout minutieux, difficile, qui requiert de grands efforts, de l’attention, de la volonté, des connaissances sérieuses et une compétence considérable ». Afin d’obtenir un maximum de renseignements de la part d’informateurs conscients ou non, l’agent doit pouvoir se faire des amis « nécessaires ». Pour cela, il existe une méthode d’approche expliquée dans un ouvrage de Dale Carnegie, Comment se faire des amis, dans lequel sont expliqués certains principes de la communication, les moyens de rallier quelqu’un à votre point de vue, les moyens de plaire aux gens ainsi que les moyens de faire changer quelqu’un d’avis sans l’indigner ni le vexer. En fait, l’agent, clandestin ou non, doit être fondamentalement curieux, le rapprochant ainsi du métier de journaliste, activité fréquemment choisie comme couverture par les agents de renseignement. L’agent passe son temps à mentir. C’est une question de survie. Mais pour mentir, une excellent mémoire est vitale. Non seulement pour retenir toutes les informations recueillies, mais aussi pour être constamment cohérent avec sa biographie. Agranovsky cite le cas où l’agent Longsdale s’était présenté au guichet d’un aéroport londonien avec un faux passeport. Mais lorsque le guichetier lui demanda son nom, comme ce fut longtemps la règle en Angleterre, il ne s’en souvenait plus. «Impossible de jeter un coup d’oeil, je n’avais plus le passeport en main. Me voilà dans de beaux draps… Que faire ? Il attend. Je ne dis pas un mot. Enfin, après un temps de silence, je lui dis tranquillement : mettez le nom de famille qui figure dans le passeport. Il m’a regardé d’un air éberlué, puis il a éclaté de rire comme si je l’avais chatouillé ». La réussite d’une opération de renseignement dépend donc essentiellement de la valeur d’un agent. Mais ceux-ci sont rares, non seulement en raison des nombreuses qualités requises, mais aussi en raison du temps que nécessite la formation et l’implantation d’un agent dans un pays ou dans une organisation. Le temps et la patience sont des éléments clés du renseignement. En outre, un agent ne travaille quasiment jamais seul, bien qu’il puisse disposer d’une marge de manoeuvre plus ou moins grande. Il fait alors partie d’un réseau, d’un orchestre, dont il est soit le chef, soit un musicien parmi d’autres.

Par spy-drew - Publié dans : Informations recrutement espions/espionnes
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Mercredi 29 septembre 2010 3 29 /09 /Sep /2010 23:59

A l'école de l'espionnage

a) L'espionnage en quatre leçons.



Former de bons agents secrets est un problème d'argent, en effet c'est un véritable investissement. Une formation complète nécessite plusieurs années, et pour certains experts la formation des agents russes ne durerait pas moins de dix ans. Une telle préparation comporte quatre phases communes à tout pays industrialisé :

1) Inscription volontaire ou sélection de l'agent : l'agent peut se présenter volontairement, par vocation, à un centre professionnel ou être découvert et choisi par un groupe qui l'intégrera dans son propre réseau. La CIA cherche ses futurs agents sur Internet et l'armée française en fait de même sur www.defense.gouv.fr. En France il faut séparer le recrutement chez les militaires et chez les civils. Parmi les carrières proposées nous pouvons remarquer celle d'« analyste des services techniques du renseignement » pour laquelle sont souhaités un « esprit d'ouverture et de curiosité », et le niveau bac ; il est précisé que les « interceptions électromagnétiques (se font) dans le strict cadre du renseignement militaire ». D'une façon plus générale le renseignement militaire recrute électroniciens, informaticiens, spécialistes du traitement de l'image et du son. Après une première sélection et selon leurs spécialités, les Engagés Volontaires de l'Armée de Terre (EVAT) peuvent opter pour les régiments de la BR : le 2ème des Hussards, le 61e de l'Artillerie ou les 44e et 54e de Transmissions. De plus si les volontaires sont capables en plus de sauter d'un avion à 8 000 mètres et de courir un triathlon ils pourront postuler pour les 13e Dragons ; la Marine Nationale et l'armée de l'air offrent également des postes pratiquement tous ouverts aux femmes. Revenons un peu sur le recrutement de la DGSE : dépendant du Ministère de la Défense elle recrute les civils issus des concours suivants :

presque 50 % de catégorie C
25% de catégorie B (concours à partir de bac+2),
25% de catégorie A (concours à partir de bac+4).

Un des problèmes majeurs de la DGSE est la gestion de la carrière de ses personnels militaires ; leur avancement au sein des armées souffre de leur affectation à la DGSE car il n'existe pas de cadre d'évaluation de leur activité reconnu par les États majors si bien que de nombreux militaires hésitent à rompre avec leur cadre d'origine en postulant à la DGSE (qui ne compte par exemple qu'un emploi de général pour six à la direction du renseignement militaire (DRM)). Même si son statut dérogatoire permet des facilités administratives et si son haut niveau de technicité reste attractif, la DGSE se heurte à des difficultés de recrutement de contractuels, notamment afin de remplacer certains appelés informaticiens ou interprètes. Que les « espions » soient recrutés soient civils ou militaires, qu'ils aspirent à travailler pour le contre-espionnage ou la marine, un maximum d'informations est recueilli au sujet des intéressés, et autant sur leur CV que sur leur vie privée. Les examinateurs se préoccupent avant tout de savoir si l'aspirant est sain ; la première phase de sélection consiste à leur faire subir des épreuves psychologiques, psychiatriques et techniques. Sont sondés ensuite leur loyauté, leur patriotisme, leur courage, leur rapidité et leur talent d'acteur. Dès que l'aspirant est accepté il signe un contrat par lequel il s'engage à obéir et à exécuter tous les ordres de la centrale ; ensuite l'apprentissage commence.

2) Formation proprement dite : la vie et les études sont soumis à un contrôle rigoureux et à une discipline inflexible, il n'y a plus de vie privée. Diversité de matières ( langues, histoire, politique, économie, ...) questions de chiffrage et de déchiffrage, maniement des armes, des poisons, des techniques informatiques, photographiques, entraînement physique, séries de martyres physiques et psychologiques pour parer à toute capture... En France les futurs membres de la Division Action de la Direction Générale des Services Extérieurs doivent effectuer un stage de deux jours minimum sur l'emploi de récepteur ondes-courtes.

3) Exercices pratiques en matière de langues et de milieux : cela consiste à appliquer, dans une ville artificielle, tout ce qui a été appris. Les Américains disposent à la CIA de vastes locaux prévus à cet effet ; tout y est reproduit exactement comme dans la ville concernée, des gens y parlent la langue appropriée, en adoptent les coûtumes, y vivent réellement.

4) Examen et affectation : une fois les études achevées la direction définit les aptitudes et les traits particuliers du sujet l'élève est soumis à un examen : il doit effectuer une mission réelle d'espionnage dans son propre pays. S'il réussit c'est la fin de son apprentissage et il pourra être envoyé à l'étranger. Nous ajouterons que le Service Canadien de Renseignement de Sûreté offrit par le passé deux séminaires de formation de deux semaines à des agents de services de renseignements provenant de pays d'Amérique du Sud, d'Afrique et d'Europe de l'Est. Certains des thèmes des séminaires étaient l'analyse de renseignement, le contre-terrorisme et le filtrage de sécurité. En ce qui concerne le KGB ses milliers d'agents, disséminés à travers tout le pays, fournissaient des renseignements précieux. Leur technique était extrêmement simple : ils se faisaient passer pour des ouvriers et des paysans dont ils partageaient parfaitement l'existence.

b) Le Bushido adapté à l'espion japonais.

Depuis 1890, l'espionnage japonais se distingue par certains traits particuliers :

1 : Les agents sont formés à une discipline rigide qui fait appel à leurs sentiments patriotiques. Cette formation inclut tout spécialement la préparation physique : le jiujitsu est la technique préférée.
2 : Le chantage et la subornation figurent parmi leurs stratagèmes favoris. Les drogues et l'appât sexuel sont à la base de leurs moyens de captation.
3 : Lorsqu'il se trouve dans le cas de sacrifier sa vie pour sauver le réseau, le Japonais fait preuve d'un mépris olympien pour sa personne.
4 : L'infiltration japonaise est patiente, très lente, mais sûre et tenace. La technique du silence et l'art de passer inaperçu atteignent chez le Japonais un degré de perfection tel qu'ils ressemblent à des dons innés. L'astuce nippone est ainsi vraiment remarquable.

Qualités requises.

L'agent secret qui opère à l'intérieur de son pays et se livre au contre-espionnage frise parfois le danger et son sacrifice mérite la reconnaissance du pays. Mais les difficultés, les craintes et les dangers encourus ne sont rien à côté du péril auquel s'expose l'espion dans un camp ennemi. L'agent n'est pas doué d'une inspiration divine, mais d'une intuition hésitante et d'une intelligence gouvernée par l'insécurité et la crainte ; il ne doit compter que sur la patience et souvent sur des soupçons fragiles, sur des hasards, sur une expérience et un bon sens ainsi qu'une pointe d'imagination. Selon Domingo Pastor Petit, les qualités d'un espion doivent être : « le don de l'investigation et l'aptitude à observer le détail des choses ; la psychologie ; la bosse des langues ; la mémoire visuelle ; la patience ; et plus encore l'esprit de sacrifice ; le sangfroid, c'est à dire beaucoup de courage et des nerfs d'acier ; de solides connaissances géographiques, économiques, idéologiques, militaires, des notions d'énergie nucléaire, d'astronautique, et une vaste culture générale ; la connaisance du droit international ; l'aptitude à dissimuler ; de l'imagination en matière de stratagèmes ; et la passion du métier. Une chose est plus importante que chacune de ces qualités prises en soi : c'est la nécessité de les réunir toutes. »(1) Toujours pour Petit, l'espion ne peut être affecté de cinq défauts en particulier :

« 1 n'être atteint d'aucune déviation sexuelle
2 n'être ni trop émotif ni trop sentimental
3 n'être ni trop beau ni trop laid, passer inaperçu
4 n'être ni vaniteux, ni féru de soi-même, ni arrogant
5 n'être ni introverti, ni taciturne, ni hypocondriaque, ne pas être enclin à l'analyse philosophique, ni chatouilleux quant à la distinction entre le bien et le mal. Etre donc extraverti, objectif et réaliste. »

Déjà, Frédéric le Grand classait les espions en quatre catégories :

1 : les gens issus des classes pauvres qui désirent gagner quelque argent en espionnant,
2 : les espions qui travaillent pour les deux camps et dont il faut se servir pour livrer à l'adversaire de fausses informations,
3 : les officiers de l'armée, les diplomates, les intriguants et d'autres espions d'un certain rang qui exigent de fortes récompenses pour les services rendus,
4 : les agents à qui cette besogne est imposée contre leur volonté.

Le monde de l'espionnage a évolué et a gagné en technique, et nous pouvons de nos jours classer les espions en cinq catégories :

les Agents secrets : ceux qui opèrent à l'intérieur ou en dehors du pays et sortent d'une école de formation professionnelle

les Espions dormants : personnages bien situés qui, pour l'heure, se tiennent coits et attendent le moment d'entrer en action

les Espions doubles : individus qui font commerce de renseignements. Le mobile est l'argent et ils se vendent à tous les camps

les Espions occasionnels : non professionnels qui, pour une raison ou une autre, deviennent espions

les Espions-liaisons : individus de moindre valeur qui se bornent à mettre des gens en rapport et transmettent des uns aux autres certaines informations.

 

Les espions professionnels peuvent avoir plusieurs motivations : besoin d'aventure, soif de pouvoir, patriotisme, amour du danger, et nous trouvons parmi eux pas mal d'inadaptés. C'est dans le groupe des occasionnels que figurent les transfuges et les traîtres : ceux qui, par idéal politique ou par ambition, se livrent à une puissance étrangère, et ceux qui désertent par haine de leur pays ; chez les occasionnels, se trouvent les idéalistes et les matérialistes :

Les espions occasionnels idéalistes sont les seuls qui obéissent à des incitations d'ordre spirituel : idéal politique ou social, patriotisme, pacifisme. Ce sont pourtant eux qui soutiennent que la fin justifie les moyens.

Les grands espions de l'Histoire tels Richard Sorge, Nathan Hale, Klaus Fuchs relèvent de cette catégorie et les peuples qu'ils ont servis les tiennent pour des héros. Chez les idéalistes le facteur politique importe énormément ; ils ont conservé leur individualité intacte, aiment l'homme et aspirent au progrès autant qu'ils détestent l'injustice. Ce sont de véritables partisans de la liberté et de la dignité humaine. Ils doivent pourtant recourir à la violence et cela en fait des hommes torturés, solitaires. L'espion idéaliste tombe d'illusions en déceptions et mène un perpétuel combat contre lui-même. Dépourvu d'égoisme, de vanité et d'ambition, il est la définition même de l'altruisme ; voici un exemple d'un ancien espion occasionnel idéaliste, Klaus Fuchs : physicien nucléaire et communiste allemand, il livra aux Russes une partie des secrets de la bombe atomique. Fils d'un pasteur protestant, il naît le 28 décembre 1911 près de Darmstadt. Enfant timide et introverti il perd toute sa famille en 1939 ; le jeune étudiant s'enfuit en France et passe ensuite en Angleterre. C'est alors un être lamentablement ruiné intérieurement qui ne parle plus. Avec le temps il devient très coté dans les milieux scientifiques de la recherche nucléaire et finit par occuper un poste au centre atomique de Harwelle, puis dans un centre analogue aux EtatsUnis. Mais c'est un communiste convaincu qui estime que la paix mondiale exige, pour un bon équilibre des forces, que les secrets de la bombe atomique soient livrés à l'URSS.Le docteur Fuchs devient alors un espion occasionnel. Comme il avouera par la suite, il souffre de cette trahison mais ne peut résister à l'appel de sa conscience et agit conformément à ce qu'il croit être le bien de l'humanité.

Les espions occasionnels matérialistes travaillent pour de l'argent, par ambition, par amour du pouvoir, par vice, par haine, ressentiment ou chantage. C'est presque toujours un homme sans foi, sans idéal, sans amour ; égoïste avant tout, c'est un homme sceptique aux instincts grossiers, à la culture moyenne et à la vie intérieure très pauvre. C'est le plus lamentable et le plus triste des espions : privé de tout stimulant supérieur il se sent toujours à la merci d'un monde inhospitalier, froid qui semble conspirer à sa perte.

Les espions doubles quant à eux, se vendent à n'importe qui et leur seul mobile est l'argent. William G. Sebold en est un bon exemple. Ressortissant allemand ayant émigé aux EtatsUnis, il devient un espion double au service des EtatsUnis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Retourné en Allemagne pour voir ses parents en 1939, il fut recruté malgré lui pour l'espionnage scientifique et envoyé aux Etats-Unis par la Gestapo. Le FBI l'utilisa alors jusqu'en 1941 pour fournir de fausses informations à Berlin. Voici un autre type de motivation : la haine raciale et l'antisémitisme. Anna Wolkoff, tsariste naturalisée anglaise et travaillant pour les Allemands a convaincu Tyler Kent, un diplomate américain, de se mettre à la solde des nazis, et cela en arguant leur haine commune pour les Juifs. De l'été 1939 à l'hiver 1940 il transmit plus de 1500 rapports échangés entre Londres et Washington. Aucun espion n'aura causé d'aussi graves dommages à la GrandeBretagneque lui pendant cette guerre. Découvert par un agent du MI5 il fut seulement condamné à 7 ans de prison et fut libéré en 1945. Anna Wolkoff quant à elle fit 10 ans de travaux forcés.

En conclusion, en termes de motivation se distinguent quatre espèces d'espions :

les espions patriotes, qui seuls peuvent être espion ou contre-espion,
les espions qui trahissent leur pays,
les espions qui ont adopté une nouvelle patrie,
les espions indifférents.

Après les motivations nous allons passer aux techniques proprement dites.

Les bases d'un manuel d'espionnage.
Il existe trois moyens d'espionner :

1 SOUSTRAIRE un document, le voler ou le photographier dans un endroit où l'accès est difficile et dangereux parce qu'interdit.
2 OBSERVER une zone d'intérêt militaire, un personnage, un groupe social, une aire industrielle, un centre de recherche pour en faire un rapport.
3 SOUTIRER d'un homme ou d'une femme, grâce à la séduction ou au chantage, certains renseignements.

Pour appliquer cela, des techniques sont utilisées telle l'encryption ou cryptographie qui date de Jules César ; la cryptologie est un « ensemble de techniques qui permet de protéger des informations grâce à un code secret ». Ces outils sont généralement issus de problèmes mathématiques très ardus à résoudre si le « code » n'est pas connu ( les « codes » ou « clés » sont désignés par l'expression « conventions secrètes » dans les textes législatifs et réglementaires). Depuis l'apparition de l'ordinateur les informations sont transmises par fichiers et plus par lettre ou impulsions électriques. Les principaux progrès faits en la matière ont eu lieu dans les airs : la technique de Renseignement a fait un pas de géant le 24 mai 1960, jour où les Américains ont mis un satellite artificiel en orbite, Midas II, pour espionner l'URSS et leurs alliés. Ainsi c'est surtout le développement de l'informatique qui changea le paysage de l'espionnage électronique.
La coopération est aussi une technique élémentaire en matière d'espionnage : par exemple le SCRS utilise des renseignements provenant de services secrets de d'autres pays pour procéder au filtrage des candidats à la citoyenneté canadienne. En effet, le SCRS coopère avec 125 pays dans le cadre d'ententes pour mener des opérations « antiterroristes » ; ainsi, le SCRS est en liaison avec plus de 200 services secrets étrangers.

Des tactiques de renseignement.

a) La « recherche humaine ».

En France les trois armes, la Gendarmerie ainsi que la DGSE possèdent des spécialistes du renseignement. La Marine met en oeuvre de gros moyens de renseignement sur ses bateaux et ses sous marins ; elle a d'ailleurs « prêté » jusqu'à très récemment le Berry, navire qui emportait des équipements sophistiqués dont le système Minrem (moyens interarmées de renseignements électromagnétiques) ; ce système, financé par l'étatmajor des armées, est un ensemble de matériels d'écoute pour l'interception et la goniométrie des transmissions radioélectriques et électroniques.


 A la différence de la plupart des navires appartenant à la Marine nationale, le Berry avait la caractéristique d'être peint en blanc, mais il figurait sur les listes des bâtiments d'Etat que chaque pays communique aux gouvernements étrangers pour signifier qu'ils relèvent de sa souveraineté nationale au même titre que tout autre navire de guerre. Le Berry, transformé il y a un quart de siècle pour remplir des missions de recueil du renseignement militaire, vient juste d'être remplacé par le Bougainville. L'armée de terre a progressé en la matière en créant en 1993 la Brigade du Renseignement (BR) ; ce sont des équipes issues pour la plupart des unités de la BR qui sont intervenues en Bosnie (la BR dépend ellemême de la Direction du Renseignement Militaire).
Pour accomplir leur mission les soldats de la BR peuvent intervenir de trois façons:

par les airs :
· chutes opérationnelles depuis un hélicoptère,
· sauts à haute altitude,
· dérive sous voile.
par les eaux :
· nageurspalmeurs,
· kayaks.
au sol :
· 4x4,
· motos.

Parmi les unités d'élite de la BR la plus connue, et aussi la plus discrète, est le 13e Régiment des Dragons parachutistes (RDP) qui se retrouve le plus souvent derrière les lignes ennemies, ce qui est appelé la « recherche humaine ». Ce régiment est connu pour son aptitude à la discrétion : les Dragons s'enterrent dans une cache creusée à même le sol ; soigneusement camouflés ils peuvent rester cachés trois semaines durant, vivant de ce qu'ils transportent dans leurs sacs de 50 kg (ils méritent bien leur surnom de « Royal Pelles et Pioches »). Basé à Dieuze (Moselle) le 13ème régment de dragons parachutistes est le descendant des Long
Range Reconnaissance Patrols (patrouilles de reconnaissance à longue distance) inventées par les Britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale. La mission de ce régiment est de recueillir les informations, de les transmettre quelles que soient les conditions, puis de s'« exfiltrer ». Les communications radio des services d'espionnage se font par transmission haute fréquence et en uhf/shf (par satellites) ; dans le
jargon des radioémetteurs ce dernier type de communication est appelé « stations de nombres » car il s'agit d'une suite de nombres et/ou de lettres, prononcée par des voix digitalisées (par ordinateur).
Pour la réception des messages secrets l'agent de renseignement dispose d'un simple récepteur d'ondescourtes ; les émissions pour les agents sont toujours répétées deux fois au cas où ils n'auraient pas assisté à la première émission Pour les membres du 13 ouvir le feu représente l'échec de leur mission car cela signifie qu'ils ont été démasqués ; ces hommes sont avant tout des spécialistes de l'« identification » capables de distinguer, de loin, un missile Sol Air6 d'un SA9.
Actuellement la plupart des régiments d'élite ont des équipes de « recherche humaine », nous pouvons citer le cas de l'unité de reconnaissance humaine 27 (URH 27) qui appartient au 93e régiment d'artillerie de montagne. Ces hommes ont reçu une formation de chasseur alpin, leurs tenues de camouflage les rendent pratiquement invisibles et indétectables par des caméras thermiques.

b) Les renseignements d'« origine optique ».

Si les yeux et le cerveau humain ne peuvent pas être remplacés sur le terrain ils ont besoin d'être aidés par du matériel spécifique. Deux satellites espions Helios1 photographient de jour et par temps clair avec une résolution de moins d'un mètre ; pour plus de détails les avions de reconnaissance restent indispensables avec leurs caméras de 600 millimètres. L'armée de l'air utilise des Mirages F1 CR et IV P reconvertis en avions espions : à plus de quarante ans ils sont toujours capables de voler à Mach 2 et à 50 000 pieds (ce sont notamment eux qui allaient au Kosovo mesurer les dégâts causés par les frappes aériennes). Ces renseignements d'« origine optique » sont aujourd'hui complétés par des drones, de petits avions sans pilote eux aussi souvent utilisés dans le ciel du Kosovo. Les photos et les films transmis par les drones permettent de surveiller tous les mouvements de l'ennemi, de repérer d'éventuels leurres, d'évaluer les dommages, de cartographer les champs de mines et de
désigner les objectifs aux bombardiers. Les CL 289, Crécerelle et Hunter sont aisni des avions sans pilote, indétectables par des radars et leur avantage premier est de photographier des zones dangereuses sans mettre en danger un équipage.
Il faut également signaler les nouveaux radars de surveillance comme Horizon, embarqués sur les hélicoptères Cougar : ils peuvent repérer les véhicules en déplacement à plus de 100 km. Des hélicoptères, dotés de systèmes de vision nocturne, sont désormais utilisés pour traquer à distance des personnes recherchées.

c) L'interception des communications électroniques.

Le système de surveillance anglo-américain ECHELON (qui vise surtout des cibles non militaires) fonctionne en interceptant sans distinction de très grandes quantités d'informations puis en trie les éléments les plus intéressants à l'aide de systèmes d'intelligence artificielle comme Memex, à la recherche de mots-clé
(« terrorisme », « espions », ....). Au Service Canadien de Renseignement de Sécurité (SCRS), c'est l'Unité de
Production des Renseignements de Communication qui intercepte les communications électroniques des cibles. L'écoute électronique légale, l'est en vertu d'un mandat décerné par un juge, et quand ce n'est pas le cas ce qui a été enregistré ne peut être utilisé comme preuve. À Montréal, l'écoute électronique est organisée par le bureau central de Bell Canada, rue Beaver Hall. La technique numérique requise pour localiser les utilisateurs de téléphones mobiles à la réception d'appels fait des portables de minidispositifs de poursuite permettant de localiser leurs propriétaires à tout moment. En France plusieurs unités sont affectées à l'écoute des communications et émissions électromagnétiques ; le 54e régiment de transmissions d'Haguenau (BasRhin)
peut déployer ses « grandes oreilles » comme il l'a fait sur les hauteurs de Mostar en Bosnie.
Les spécialistes écoutaient les communications en serbocroate et en arabe.
Le Centre de guerre électronique du 44ème régiment de transmission de Mutzig (BasRhin) peut rechercher, localiser, identifier ou brouiller, s'il le faut, une émission radioélectrique à 4 000 km de distance.

d) L'interception du courrier.

Chaque matin des cadres supérieurs retraités du SCRS font la tournée des bureaux de poste et, mallette à la main, ils prennent le courrier des personnes « ciblées » pour l'apporter au siège régional du SCRS ; là bas
le laboratoire ouvre lettres et colis pour les inspecter et les photocopier avant de les retourner au bureau de poste.
Ces hommes sont payés plusieurs centaines de dollars par mois pour cette tâche (cet argent est issu de la caisse noire du SCRS). En 1997, la tâche de l'interception de courrier est devenue si volumineuse que Postes Canada contacta une compagnie de sécurité privée, Avada Consulting, pour épauler le SCRS (firme
dirigée par Alan Whitson, expolicier de la GRC, à partir de Metcalfe, au sud de l'Ontario).

e) L'ouverture des déchets personnels.

Dans son livre Enquêtes sur les services secrets, Normand Lester révèle une technique de renseignements peu connue : l'interception des déchets. Cela s'appelle « faire les vidanges » au Canada. Rien dans la loi ou la Constitution ne protège la confidentialité des ordures : en les déposant sur la voie publique, nous nous en départissons légalement.

 

  Harry Ferguson « The Psychology of Agent Recruitment

 



I.
Eléments biographiques

Harry Ferguson est un ancien agent du MI6 et un agent sous couverture du MIS (National Investigation Service). Il se consacre depuis sa retraite à l'écriture. Il est l'auteur en 2003 d'un livre intitulé NIS: Kilo 17 et, deux ans plus tard, de Lima 3, deux ouvrages dans lesquelles il retrace son expérience au sein des services de renseignement britannique.

En 2005, il a commencé avec un ancien agent de la CIA, Mike Baker, à collaborer à une série de la BBC dénommée « Spy » dont il a également écrit le livre Spy – A Handbook.

Les chapitres 6 et 7 de ce livre constituent un véritable guide destiné aux agents dont la mission est de recruter des informateurs. Ferguson fournit des informations importantes et didactiques à ce sujet. Ces deux passages sont ponctués d'anecdotes historiques concernant de fameux agents des services de renseignement, comme Sir Francis Walsingham, Oleg Gordievsky ou encore Jonathan Pollard.

 

I.Le recrutement de l'agent

 

  1. L'art de la séduction

La première phase d'approche dans le recrutement d'un agent s'apparente, à maints égards, à un jeu de séduction dans lequel l'officier tient le rôle principal.

 

1.Gagner la confiance de l'agent


En effet, son but est de recruter l'agent donc il doit, au préalable, établir un premier contact et gagner la confiance de son interlocuteur aussi rapidement que possible. Evidemment, tout le monde ne part pas égal, certains ayant des prédispositions dans ce domaine. Toutefois, même si gagner la confiance d'autrui n'est pas une qualité innée, il existe des ruses et différentes tactiques qui peuvent être mises en place et qui, avec un peu d'entraînement, s'avèrent concluantes.

 

2.Le positionnement sur une échelle de valeurs


La première règle qu'il est important de retenir est qu'il ne faut jamais qu'un agent soit recruté par un officier qu'il ne respecte ou n'admire pas. S'il le considère inférieur, en fonction d'une échelle de valeurs qui lui est propre, il ne pourra jamais s'établir un quelconque respect entre les deux individus et, par corollaire, aucune confiance. Etant donné que cette échelle de valeurs est propre à chacun, c'est ce que Ferguson appelle le « power ladder », il convient au préalable d'effectuer un travail de collectes d'information précise sur l'agent en question. Certains se baseront en fonction de l'apparence, de la richesse ou bien encore de compétences techniques. Chaque individu attache à chaque qualité une valeur différente. Il convient alors de trouver les qualités qui pourront inspirer le respect à l'agent. Si ce dernier respecte les hommes fortunés, il conviendra par exemple que l'officier ait les attributs d'une telle position sociale.

 

  1. La persuasion de l'agent

Une fois le contact établi, il convient de persuader l'agent de travailler pour l'officier et de collecter des informations qu'il lui transmettra.

 

1.Les stratégies de persuasion


Ferguson souligne trois stratégies de persuasion à mettre alors en oeuvre. Il part du principe, largement établi, qu'il convient d'abord de donner pour recevoir. En l'occurrence, des cadeaux ou mieux, des informations lui donnant l'impression d'être important peuvent contribuer à ce que l'agent fournisse en retour des informations utiles. Cet échange est à la base de la mise en confiance de l'agent. Il convient également, même si cela peut paraître relever du cliché, de flatter l'agent sans toutefois tomber dans la flagornerie. Tout est dans la mesure. Enfin, Ferguson souligne que l'officier doit faire ce qu'il dit, être ponctuel et fiable, des critères qui montrent le professionnalisme et le sérieux.

 

2.Les outils au service de la persuasion


Outre ces stratégies, Ferguson fait un catalogue très détaillé des différents outils qui doivent être mis en application afin de persuader l'agent. C'est un véritable manuel de bonne conduite qu'il offre aux officiers. Il insiste notamment sur la gestuelle, l'expression et l'apparence, des critères qui ne sont pas seulement importants dans la relation agent-officier mais dans la vie de tous les jours. En effet, notre gestuelle, le ton de notre voix ou encore nos mouvements trahissent nos émotions donc il convient de les contrôler autant que faire se peut. Comme dans la séduction amoureuse, le regard est crucial afin d'établir la confiance. Là encore, la mesure est de rigueur afin de ne pas mettre dans une situation inconfortable son interlocuteur. Parmi de nombreux autres exemples, Ferguson donne aussi celui de la position du corps qui peut traduire l'anxiété ou le désintérêt si l'officier n'y prend pas garde.

 

II.La relation entre l'officier de liaison et l'agent

 

Une fois que la confiance est établie entre l'agent et l'officier, la deuxième phase de la relation commence, celle consistant à la collecte et au transfert des informations.

 

  1. Les règles concernant les entrevues entre l'officier et l'agent

1.Les règles de sécurité


La rencontre entre l'agent et l'officier est toujours un moment délicat, mettant en jeu la sécurité des deux. Ces rencontres sont importantes à maints égards car elles permettent d'entretenir le contact et d'évaluer l'état d'esprit de l'agent mais aussi de transmettre des informations et de donner à l'agent sa  prochaine mission. Il convient d'être très prudent et d'éviter d'être repéré. Il faut fournir à l'agent, s'il est compromis, une porte de sortie afin de s'échapper. De même, si la rencontre ne peut pas avoir lieu, pour différentes raisons ou si l'un des deux est en retard, il convient d'établir un point de chute pour une nouvelle entrevue. Par exemple, il peut s'agir de se rencontrer trente minutes plus tard à un autre endroit.

 

1.Le moral et le bien-être de l'agent


Bien que la relation entre l'agent et l'officier doive évoluer hors du champ des sentiments, pour la simple raison par exemple que l'officier pourrait être amené à donner une mission à l'agent mettant en jeu sa vie, une relation d'amitié basée sur la confiance et le respect mutuel peut rapidement se mettre en place. Afin d'entretenir cette confiance, l'officier doit prendre soin de son agent, en lui demandant des nouvelles et en s'inquiétant de son bien-être. Il doit aussi être capable de détecter si quelque chose ne va pas et pourrait éventuellement mettre en jeu la sécurité de l'agent, de l'officier voire de l'opération toute entière. Certains signes ne trompent pas, par exemple si l'agent a soudainement accès à un nouveau niveau de sécurité. Cela peut souligner que l'ennemi est en train de l'utiliser afin de transmettre de fausses informations. Enfin, il ne faut pas oublier que l'engagement d'un agent est toujours dépendant d'une récompense. Même si le sexe n'est plus en vigueur dans les services de renseignement occidentaux et si l'appât du gain est à éviter, certaines motivations comme des convictions politiques ou encore l'espoir d'une vie meilleure dans le pays avec lequel il collabore peuvent entrer en ligne de compte.

 

  1. La communication et le transfert des informations

Pour Ferguson, les agents ont deux moyens de communication secrets pour transmettre les informations, ce qu'il appelle les « brush contacts » et la « dead letter box ».

 

1.Les « brush contacts »



Les « brush contacts » sont des rencontres momentanées entre l'officier et l'agent qui se déroulent généralement en public mais qui sont tellement brèves que même un observateur attentif ne doit théoriquement pas les remarquer.
L'avantage de ces rencontres est qu'elles sont discrètes donc elles ont moins de chance de mettre en jeu la couverture de l'agent, tout en permettant le transfert des informations collectées. Toutefois, de telles rencontres requièrent une parfaite coordination entre l'agent et l'officier et sont, par conséquent, facteur de stress. L'agent ne peut pas, par exemple, se permettre d'arriver en retard sous peine de mettre en danger la sécurité de l'officier. Ainsi, le timing, des mesures de surveillance et la mise en place de signaux afin de signaler un éventuel danger sont cruciaux. Il faut toujours qu'une porte de sortie puisse être offerte à l'agent s'il est compromis et la vigilance de l'officier est souvent mise à rude épreuve lors des « brush contacts ». Bien que populaires à la télévision et dans les films, les « brush contacts » ne sont pas les moyens les plus utilisés par les services de renseignement occidentaux afin de transmettre des informations. Les nouvelles technologies permettent en effet d'éviter de telles rencontres.

 

2.La « dead letter box »


Enfin, beaucoup moins utilisée également de nos jours par les services de renseignement occidentaux, la « dead letter box » l'est néanmoins toujours par les terroristes. La « dead letter box » est un espace ou une boîte dans laquelle peuvent être placés des documents par l'agent, qui sont ensuite collectés par l'officier et vice versa. L'avantage de cette technique est qu'elle évite le contact direct entre l'officier et l'agent ce qui renforce la sécurité de deux. A l'inverse, une « dead letter box » peut être trouvée et interceptée mettant ainsi en péril l'agent et l'officier sans qu'il ne soit possible d'offrir une porte de sortie à l'agent. En cas de danger, il convient donc de convenir d'un signal d'urgence facilement détectable par l'officier. Pour garantir la sécurité des informations transmises, le cryptage peut être une bonne solution même si, de nos jours, de nombreux systèmes comme VSC (Visual Spectral Comparator) et ESDA (Electrostatic Detection Device) peuvent en venir à bout aisément.

 

 

 

Par spy-drew - Publié dans : Informations recrutement espions/espionnes
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mercredi 29 septembre 2010 3 29 /09 /Sep /2010 23:25

INTRODUCTION

Les Hommes ont toujours eu le besoin de connaître, par nécessité ou par simple curiosité, ce qui se passait dans leur environnement proche ou plus éloigné. Bien sûr, la nature des informations recherchées a certainement évolué dans le temps, mais la finalité n’a jamais changé au fil des siècles. L’Homme pourrait ainsi être considéré comme un homo curiosis ne pouvant se satisfaire de sa propre sphère de connaissances. La quête de l’information inconnue, inaccessible ou difficilement accessible, dissimulée volontairement, ou encore totalement inexistante, mais dont la légende ou les bruits de couloir l’ont érigé en probable réalité, constitue une pratique souvent inconsciente, en raison peut-être de son caractère inavouable, mais pourtant de plus en plus usitée.

I- Du renseignement

Chaque être humain cherche constamment à connaître ce qu’il ignore. Il le fait généralement de manière constructive, témoignant ainsi d’une activité cérébrale, ce qui le différencie des animaux. Ces derniers bénéficient de leur instinct de survie, et leur quête du renseignement se limite à localiser l’endroit susceptible d’abriter une proie pour les nourrir. Mais en aucun cas, cette recherche n’est la conséquence d’une réflexion. Seul l’Homme est capable de se rendre compte qu’il engage une démarche intellectuelle à plus ou moins grande échelle, selon les capacités de chacun. Les activités les plus anodines telles que la visite d’un membre de sa famille un dimanche après-midi fait l’objet d’une recherche d’informations : connaître l’adresse de l’habitation, se procurer des cartes géographiques de la région, déterminer le chemin le plus court ou le plus convivial pour s’y rendre, savoir si la grand-mère préfère les roses rouges ou jaunes, etc… Le résultat de ces recherches, leur analyse, leur traitement fait apparaître un renseignement. Mais avant d’aller plus loin dans notre exposé, nous allons proposer quelques définitions.

1- Définitions

Le dictionnaire Larousse donne la définition suivante du terme « renseignement » : « indication, éclaircissement servant à faire connaître une chose ; Connaissances de tous ordres sur un adversaire potentiel, utiles aux pouvoirs publics et au commandement militaire ». Selon Mr Warusfel, le renseignement «est au commencement de toute action de défense ou de sécurité. Il permet de déterminer l’objectif, d’apprécier les moyens et le dispositif de l’adversaire (donc de dimensionner les forces dont on aura besoin). L’absence ou l’insuffisance de renseignement expose à des risques inutiles. C’est l’instrument de décision. ». Selon Pierre Joxe, ancien ministre de la Défense, il s’agit également d’un « instrument de survie, de puissance et de cohérence ».

Il apparaît donc que le renseignement est devenu un instrument non seulement de curiosité, de traitement de l’information, mais aussi un élément essentiel de la politique de défense d’un pays. Il intervient quotidiennement dans un contexte pacifique mais aussi de plus en plus souvent dans un environnement belliqueux. Ainsi est-il fait référence à « l’adversaire » dans la seconde définition proposée. Le renseignement, tel qu’envisagé à notre époque, ne se conçoit plus guère que dans un cadre de rapports de forces entre diverses puissances militaires, économiques ou diplomatiques. Il n’est dès lors plus permis de ne pas savoir ce qui se passe ailleurs sous peine de ne plus être capable de réagir et d’adapter son action sur la scène nationale ou internationale. L’acquisition du renseignement ne concerne plus seulement les Etats. Les entreprises commerciales sont de plus en plus intéressées par le concept d’intelligence économique et parfois touchées par des actions d’espionnage industriel. Mais dans ces deux cas de figure, l’objectif est le même : tenter de tout connaître sur son adversaire car celui-ci s’évertue à dissimuler au mieux les informations qu’il jugera sensibles.

2- La dissimulation d’informations

Il peut paraître étonnant à notre époque de nous interroger sur la légitimité ou non des Etats, ou des entreprises, d’abriter des regards indiscrets sur certaines données pouvant avoir un caractère parfois vital. Mais ce sujet a été débattu, et a fait l’objet de réflexions, notamment celles de Spinoza, précisant, au sujet des « mensonges et tromperies entre Etats », qu’ils se pratiquent au nom des intérêts de l’Etat, établissant ainsi son caractère licite. De même, l’usage de la ruse et l’acquisition de renseignements dissimulés ont-t-ils été discutés dans divers documents. Ainsi l’article 24 de la Convention de la Haye du 18 octobre 1907 sur les lois et coutumes de la guerre dispose que « les ruses de guerre et l’emploi des moyens nécessaires pour se procurer des renseignements sur l’ennemi et sur le terrain sont considérés comme licites ». Mais bon nombre d’intellectuels de l’époque des Lumières considéraient l’acte de dissimulation comme « blâmable ». Il faut cependant constater que la dissimulation est devenue une pratique usitée par tous et qu’elle a pour conséquence la mise en oeuvre d’une politique de renseignement dont les objectifs sont de plus en plus nombreux.

3- Les objectifs du renseignement

Les objectifs sont multiples et ont tendance à se multiplier en fonction de la complexité organisationnelle de l’adversaire. Un petit Etat comme la Papouasie Nouvelle Guinée demandera moins d’efforts de collecte d’informations et de traitement qu’un empire tel que les Etats Unis d’Amérique. Ceci est vrai sur le plan quantitatif et qualitatif.

Quantitatif car les données concernant un Etat puissant et présent partout sur le globe sont beaucoup plus nombreuses qu’un pays dont la sphère d’influence se limite à un niveau régional. Qualitatif car l’intérêt de connaître un adversaire est plus ou moins important selon que ce dernier est fort ou faible et que son influence est plus ou moins vaste. L’objectif principal est donc de connaître son ou ses adversaires. Pendant la guerre froide, qui avait opposé le camp occidental et le camp soviétique, on ne parlait que très rarement d’adversaires. On évoquait plus facilement le terme « ennemi ». Celui-ci était clairement identifié et la quasi totalité des activités de renseignement, de la part des grandes puissances, étaient portées sur « l’ennemi », qu’il soit d’un côté ou de l’autre, selon le point de vue duquel on se place. Or, de nos jours, les données sont différentes. La guerre froide n’a plus lieu, et depuis la dislocation du géant soviétique, les menaces sont moins bien identifiables et beaucoup plus diffuses. Quels Etats doivent faire l’objet d’une attention plus particulière ? Pourquoi?

De plus, ces derniers temps, les objectifs du renseignement ont été réorientés vers le monde économique. Une véritable « guerre économique » mondiale, globale, a commencé et sans aucune déclaration préalable. L’affrontement n’est plus strictement inter-étatique. Des entreprises de toutes natures sont devenues les acteurs de cette guerre, et il n’est pas rare de voir se concurrencer sur un marché des entreprises d’un même pays. Le débat est permanent sur le bien fondé ou non de la mondialisation. Cela étant, ce phénomène existe et il faut en tenir compte pour tenter de comprendre plus précisément les différentes conséquences qu’il engendre. Dans le cadre d’une bataille militaire, le vainqueur risque d’être celui qui a le meilleur équipement et les renseignements les plus pointus. Dans le monde des entreprises, le raisonnement est à peu de choses près identique. Pour être compétitive, une entreprise doit bénéficier de structures efficaces et rapidement adaptables aux évolutions, d’informations fiables concernant l’état du marché et les différents acteurs économiques, afin de proposer des produits susceptibles de rencontrer l’adhésion de la demande. En cette ère « révolutionnaire » de la communication omniprésente, l’objet de valeur le plus recherché est sans aucun doute l’information et donc le renseignement mis à la disposition des décideurs. Celui qui ne sait pas ce qui se passe est aveugle et la cécité dans le monde des affaires est un défaut dont les conséquences sont très claires : la disparition à court terme de la scène économique. Alors les entreprises doivent s’informer et elles engagent dans ce but des stratégies diverses. Pour cela elles doivent se fixer des objectifs, non pas purement commerciaux, mais concernant davantage l’acquisition de renseignements.

Dès que le type d’adversaire est identifié, il est nécessaire de cerner l’environnement de son adversaire. Quelle est sa position géographique ? Avec quels inconvénients ou avantages topographiques doit-il compter ? Comment fonctionne-t-il ? Quelles sont ses ressources ? Quelles sont les entreprises les plus importantes ? Comment se défend-il militairement ? Toutes les réponses à ces interrogations vont aider à déterminer les intentions et la ligne de conduite que cet adversaire pourrait adopter. Ainsi, sera-t-il possible d’anticiper ses actions, et d’éventuellement les contrer si elles portent atteinte à des intérêts déterminés. Mais afin d’espérer obtenir des réponses aux questions que l’on se pose à propos d’un objectif, il va falloir faire appel à différents types de renseignements.

4- Les différentes catégories de renseignements

Il ne s’agit pas ici d’opérer une classification des méthodes d’acquisition du renseignement, mais d’essayer de différencier les différentes natures de renseignements susceptibles d’être obtenus. Selon Jacques Baud, il existe une dizaine de types de renseignements :

Basique : concerne les données les plus connues et généralement inscrites dans une encyclopédie.

Au combat : se réfèrent aux informations militaires obtenues sur le terrain et situées au niveau tactique.

Biographique : rassemble le plus d’informations possible sur une personne civile ou militaire: études effectuées, fonctions actuelles, opinions, habitudes, faiblesses, etc.

Economique : concerne toutes les informations à caractère économique d’un pays, d’une entreprise, d’une organisation : évaluation générale et potentiel économique.

Electronique : catégorie de plus en plus mise en exergue regroupant toutes les interceptions ou acquisitions effectuées au moyen de matériels électroniques.

Géographique : ensemble de données concernant la géographie physique, humaine et sociale.

Militaire : informations inhérentes aux forces armées (ordres de bataille, équipements, stratégies, tactiques, logistique, instruction, potentiel).

Des objectifs : concerne l’acquisition, l’analyse et la sélection des objectifs dans le cadre d’un conflit de type nucléaire.

De situation : regroupe les informations traitées quasiment en temps réel sur la situation actuelle d’un pays ou, plus précisément, d’une zone de bataille.

Technologique : rassemble les acquisitions de capacités technologiques et la connaissance du niveau d’un pays dans ce domaine.

La grande variété de ces informations doit cependant être considérée dans une politique globale de recherche du renseignement initiée par le gouvernement ou l’état-major d’une entreprise. Cette politique se retrouve dans ce qu’on appelle le cycle du renseignement dont nous allons observer les grandes lignes.

5- Le cycle du renseignement

Le cycle varie plus ou moins selon les différents Etats. Mais il est généralement quasiment identique, et décrit le plus souvent un processus divisé en quatre étapes et consistant à décider de l’obtention de certaines informations brutes, et d’en concevoir, après traitement, un renseignement utilisable par les commanditaires.
1ERE ETAPE : LA PLANIFICATION

Elle s'applique à l'ensemble du processus de production du renseignement et consiste à établir des plans faits pour répondre aux exigences du gouvernement en matière de renseignement de sécurité. On définit alors une approche stratégique coordonnée en tenant compte des besoins des demandeurs. Puis on diffuse aux services spécialisés l’objet de la demande et l’autorisation de procéder à sa recherche.
2EME ETAPE : LA COLLECTION

Il s’agit ici de rassembler un maximum d’informations disponibles. Elles peuvent se trouver auprès de nombreuses sources de natures différentes : sources ouvertes, c’est à dire libre d’accès et sans restriction de type « confidentiel » ou « secret ». Il s’agit de la presse, de documentations disponibles sur Internet (malgré leur caractère parfois peu fiable), d’ouvrages, d’émissions radiophoniques ou télévisuelles, etc. Mais il existe également des sources moins accessibles et très protégées. L’acquisition de tels renseignements fait souvent appel à des méthodes clandestines car illégales. Lorsque les informations recueillies sont jugées suffisantes, il est procédé à leur exploitation.
3EME ETAPE : L’EXPLOITATION OU L’ANALYSE

C’est à ce moment que l’information brute devient un renseignement exploitable, après un traitement durant laquelle elle est évaluée, recoupée avec d’autres éléments contenues dans divers fichiers, analysée, synthétisée et finalement interprétée. Dès lors, le renseignement est envoyé au décideur qui en avait fait la demande.
4EME ETAPE : LA DIFFUSION

A ce moment du cycle, le commanditaire obtient en général la réponse à ses interrogations. Cette étape se traduit par la production de documents sous des formes diverses (écrits, photos satellites, documents sonores, graphiques ou même diffusion orale lorsque le sujet est très sensible). Cette organisation de la recherche de l’information est incontournable. Elle se manifeste dans tous les domaines d’activités du renseignement.

 

 

  http://videos.tf1.fr/jt-20h/helios-2b-satellite-espion-est-operationnel-5608518.html

 

6- Les différentes activités du renseignement

Il existe deux activités principales : le renseignement extérieur et le contre-espionnage.

Le renseignement extérieur : la définition la plus complète est sans doute celle donnée par le Executive Order n°12036 de janvier 1978 sur les activités de renseignement des Etats-Unis d’Amérique : « Renseignement concernant les capacités, intentions et activités de puissances, d’organisations ou de personnalités étrangères. Il ne comprend pas le contre-renseignement, à l’exception des renseignements sur les activités terroristes ». Il peut se pratiquer de manière légale en usant de sources ouvertes, comme nous l’avons vu avant. Mais il concerne aussi l’espionnage c’est à dire la collecte discrète d’informations secrètes.

Le contre-espionnage (CE) : trois sens, peuvent être attachés à ce concept.

Le CE actif ou répressif : il s’agit de la recherche et de l’arrestation d’espions ou d’agents étrangers en opération sur le territoire concerné. En France, cette activité est effectuée dans le cadre d’une procédure judiciaire officielle.

Le CE passif ou défensif : il vise à gêner ou empêcher les activités d’espionnage d’un groupuscule étranger (que ce soit un gouvernement ou une entreprise pratiquant l’espionnage industriel). Il peut être entrepris sur le territoire national ou à l’étranger.

Le CE offensif : il cherche à obtenir des informations sur les services de renseignement étrangers afin de mieux connaître leurs méthodes et leurs intentions. Il tente aussi de les intoxiquer en diffusant des informations erronées.

Ces objectifs sont possibles soit en recrutant un membre « en-place » de ces services, soit en y plaçant un agent-double.

La demande des différents gouvernements en renseignements, et la masse de données à récupérer et traiter a eu pour conséquence la création, vers la fin du XIXème siècle, de services spécialisés dans ce domaine.

7- L’institutionnalisation du renseignement

Cette institutionnalisation consiste à organiser l’établissement d’organismes administratifs, dépendants des autorités gouvernementales, chargés de mener les enquêtes ou les activités de renseignement. Ce phénomène a été observé pendant la période séparant la guerre franco-prussienne de 1870 et le premier conflit mondial de 1914, et surtout sur le continent européen. Nous pouvons toutefois noter l'existence, au XVIIIème siècle, d’un état-major français spécialisé dans le renseignement, notamment au cours des guerres révolutionnaires, mais dont la durée de vie se limitait à la campagne militaire. C’est au cours du XIXème siècle que cette activité nouvelle, en tant que concept organisé et dirigé soit vers l’étranger, soit contre les éléments considérés comme subversifs au sein même de l’Etat, est devenue autonome, afin d’être ultérieurement confiée à un service spécialisé agissant en permanence et non plus uniquement en temps de guerre. C’est ainsi qu’en France, le deuxième bureau de l’état-major centralisait les informations provenant des ministères à même d’obtenir des informations de l’extérieur : ceux de la Guerre et des Affaires étrangères.

La création, à travers le monde, de services « spéciaux », a donné naissance à une véritable communauté du renseignement, dont les effectifs croissent d’année en année. Chaque Etat en dispose. Ils sont plus ou moins nombreux selon l’importance donnée par un gouvernement à cette activité. Ainsi, la communauté américaine de « l’intelligence » s’élève à près de 150.000 membres. A titre de comparaison, la France n’en compterait qu’une dizaine de milliers. La conséquence de cette institutionnalisation est ce qu’Alain Dewerpe dénomme « la bureaucratisation du secret». Etant donnée le caractère particulier de ces services, ces derniers sont régulièrement qualifiés d’Etat dans l’Etat, non seulement en raison de leur influence sur les décideurs mais aussi du fait des nombreuses précautions mises en oeuvre afin de les protéger d’éléments nuisibles. Ainsi est-il nécessaire de créer des procédures d’habilitation du personnel et de classification des informations provenant de toutes sortes de documents établis au sein de ces administrations.

Le renseignement représente donc un ensemble de facteurs très nombreux, variés et complexes. Il faut cependant garder à l’esprit que son existence (et donc sa valeur et son caractère déterminant dans l’orientation des décideurs) dépend principalement des moyens d’acquisition des informations dont il est issu. Ce qui pose le problème des moyens mis en oeuvre à cet effet, c’est à dire « l’ensemble des ressources (personnes, groupes, relations, appareils ou installations) à la disposition d’un service de renseignements ». La nature de ces moyens ont sensiblement évolué, notamment depuis l’apparition d’instruments technologiques, plus ou moins efficaces, au cours de ce dernier siècle.

II- Evolution historique des moyens d’acquisition du renseignement

La question de l’acquisition d’informations protégées, ou disponibles ouvertement est une préoccupation majeure des responsables du renseignement. L’idéal serait sans doute de tout savoir. Tous les spécialistes des services spéciaux ont conscience du caractère utopique de cette affirmation. Ils sont d’ailleurs les premiers à se savoir constamment en état d’ignorance et ne démentiraient certainement pas Montaigne qui écrit que « l’ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n’est pas une entière ignorance : pour l’être, il faut qu’elle s’ignore soi-même ». En fait, il s’agirait plutôt de connaître tout ce qui est intéressant. Pour cela, nous l’avons dit plus haut, il faut pouvoir utiliser des capteurs. Aujourd’hui, ces derniers sont, théoriquement, nombreux. Ils n’ont cependant pas toujours été aussi abondants. C’est la raison pour laquelle l’Homme a longtemps constitué l’unique moyen de renseignement des différents gouvernements et armées.

1- L’espion comme unique source de renseignement

Le terme «espion » est apparu dans la langue française au XVIIIème siècle. Il vient, et a été dérivé, du mot spiare qui signifie épier. Dans la perse Antique, les espions étaient « les yeux et les oreilles du Grand Roi », montrant ainsi les relations entre le monde de l’ombre et la puissance publique. La dictionnaire Larousse précise que l’espion est une « personne chargée de recueillir des renseignements sur une puissance étrangère, qui épie, observe, cherche à surprendre les secrets d’autrui ». Celui qui remplit cette mission a donc une tâche difficile à accomplir et parfois aussi à vivre.

Les métiers du renseignement ont été décriés et le sont encore de nos jours. Le Dictionnaire de l’Académie participa, à son époque, en 1694, aux critiques : « celui qui espie, observe secrètement et adroitement quelqu’un pour luy nuire » est un être méprisable. D’autres figures marquantes du XVIIème siècle, tel que Vattel, clamaient qu’un « homme d’honneur, qui ne veut pas s’exposer à périr par la main du bourreau, ne fait point le métier d’espion ; ce métier ne peut s’exercer sans quelque espèce de trahison » ; de même Montesquieu fustige par une phrase détonante cette activité : « L’espionnage serait peut- être tolérable s’il pouvoit être exercé par d’honnêtes gens ; mais l’infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l’infamie de la chose ». Cette réprobation s’est manifestée par la suite dans la plupart des oeuvres littéraires célèbres. Ceci explique sans doute une autre raison de la grande discrétion du métier. L’espion est toutefois un « mal nécessaire » et l’opinion publique commence à considérer au Xxème siècle que le nécessaire prend l’avantage sur le mal.

La discussion relative au caractère moral ou non de l’espionnage s’est nettement essoufflée entre les deux guerres mondiales, pour finalement disparaître presque totalement à l’issue du second conflit, en 1945. On estime dès lors que la finalité patriotique du renseignement possède une légitimité supérieure à toute autre considération moraliste. En effet, l’espion est d’une certaine manière «sauvé » par le service rendu à la patrie. Il devient même honorable. Il ne pratique pas son métier dans un but lucratif mais au service d’un idéal, d’une conviction, notamment celle d’appartenance à une unité sociale à laquelle il est attaché. Allen Dulles, Directeur de la CIA de 1953 à 1963, avait écrit à leur sujet : « Nos gens ne se dirigent pas vers le renseignement pour en tirer une récompense financière, ou parce que le service, en échange de leurs travaux, peut leur donner un grade élevé ou les faveurs du public. Ils sont là parce que l’occasion leur est offerte de servir leur Patrie, parce que ce travail est passionnant, parce qu’ils croient que, dans ce service, ils peuvent personnellement contribuer à la sécurité de notre nation ».

Les fictions littéraires ou cinématographiques ont même fait de l’espion une sorte de héros, capable de se sortir de tous les troubles et de parvenir à ses fins, malgré les nombreux obstacles dressés sur son chemin. Ces productions intellectuelles ont assurément servi de propagande à une époque où la guerre froide, ne pouvant se jouer sur le terrain militaire en raison de la dissuasion nucléaire, avait déplacé le terrain d’affrontements au niveau de la manipulation des esprits. Cela étant, si l’espion est célébré comme un héros dans son propre camp, il est en général considéré comme une future victime du poteau d’exécution, sans aucune autre forme de procès. Par chance, ou plutôt par maturation spirituelle, certains juristes ont amélioré le « statut » de l’espion. Ainsi l’article 30 de la Convention de La Haye de 1907 dispose que « l’espion pris sur le fait ne pourra être condamné sans jugement préalable ».

Que ce soit en temps de guerre ou de paix, l’action de voler des informations est légitimement condamnable. Il faut cependant différencier les deux types d’espions condamnables en cas de flagrant délit. Si l’agent pris est étranger, il risquera la peine destinée à le châtier en tant que tel. Mais si l’espion est un traître, les conséquences sont multiples puisqu’il devra subir la peine maximale et, de surcroît, la flétrissure de toute une nation, d’autant plus forte que le pays est totalitaire. Même en France, au Moyen Age, on punissait de manière radicale les traîtres. Ainsi en fut-il ainsi lorsque, pendant la guerre de Cent Ans, opposant la France et l’Angleterre, un conflit d’intérêts entre Armagnacs, soutenant la famille royale française, et les Bourguignons, favorables aux Anglais, fit rage en France. La prise du pont de Saint-Cloud par les Armagnacs avait été facilitée par la trahison du dénommé Colinet de Puiseux. Après son arrestation, celui-ci fut « amené à l’échafaud, dépouillé, mis tout nu et décapité. Il fut dépecé et se quatre membres furent suspendus chacun à l’une des portes principales de Paris, et son corps fut mis dans un sac au gibet ».

L’espion, dont l’image peut parfois être associé, à tort, à un surhomme, n’en est pas moins un Homme. Car jusqu’à très récemment, au regard de l’ancienneté de l’Histoire de l’humanité, l’Homme a été l’unique source et le seul intercepteur d’informations dans le monde du renseignement. Les premiers textes évoquant les activités d’espionnage datent de l’Antiquité. A cette époque, le seul intérêt de l’espion est de récupérer des informations de type militaire :

géographie physique, cartographie, armement ennemi. Ramsès II d’Egypte luttant, au XIIème siècle av. JC, contre ses ennemis d’Anatolie centrale, les Hittites, avait à son service des espions chargés d’intoxiquer l’ennemi. Les stratèges de la Grèce Antique s’intéressaient aussi aux techniques de renseignement. Xénophon insiste dans L’Hipparque sur l’importance des espions : ils doivent se familiariser dès le temps de paix à la fois avec le pays ami et le pays ennemi. Il faut aussi avoir à son service des agents dans les Etats neutres et parmi les marchands.

De même Jules César fit-il un usage intensif des espions. Réputé pour ses succès militaires, celui-ci a pour habitude de ne pas envoyer ses légions à la guerre sans avoir auparavant pris la précaution d’envoyer des éclaireurs particuliers. Un de ses officiers, Volusénus Quadratus, se rendit célèbre par la qualité de ses observations de la Bretagne, île très peu explorée à cette époque (la Grande-Bretagne actuelle). Mais César, à l’instar des égyptiens, faisait aussi régulièrement appel aux marchands, à qui il demandait de rapporter des informations classiques, mais également politiques : coutumes, institutions, etc. Cette avance conceptuelle des romains en matière de renseignement est à mettre en parallèle avec les gaulois qui avaient une idée différente de la guerre. Selon certains spécialistes, les gaulois ne craignaient pas la mort, ce qui se reflétait sur leur techniques de combat consistant à se ruer en masse sur leur ennemi. «S’ils étaient vaincus, c’est que les Dieux les avaient abandonnés et n’approuvaient pas leur résistance ; il ne restait donc qu’à se soumettre ». Il semble pourtant que Vercingétorix ne céda pas toujours au fatalisme de leurs croyances, et faisait, lui aussi, appel à des éclaireurs, mais pas de manière systématique.

 

L’Empire byzantin a également entretenu des réseaux d’informations. Un de ses points forts consistait en la mise sur pied d’opérations de guerre psychologique afin de diviser et affaiblir ses adversaires. Mais ils ont également contribué à la théorisation de l’espionnage. Un des empereurs de Byzance, Maurice (582 à 602), avait écrit un ouvrage de stratégie militaire, le Strategikon ,dans lequel il note qu’il «faut envoyer constamment et à intervalles réguliers des éclaireurs vigilants, des espions et des patrouilles pour obtenir des renseignements sur les mouvements de l’ennemi, ses forces et son organisation, de façon à se prémunir contre les surprises ». De même le souverain Léon VI (865-911) porte de l’intérêt pour les traîtres : « Tenez-leur vos promesses s’ils vous disent la vérité, non seulement à cause d’eux, mais afin de vous en attirer d’autres. L’utilité qu’on retire d’un bon espion est beaucoup au-dessus de ce qu’on lui donne ».

En Occident, au Moyen Age, seuls peu de documents nous sont connus sur les techniques de renseignement utilisées. Il apparaît cependant que les réseaux entretenus par les Templiers étaient d’une remarquable efficacité puisque le Pape Clément V, avant d’engager une Croisade en 1306, avait convoqué Jacques de Molay, Grand Maître de l’ordre du Temple, fin connaisseur de l’Orient, en raison des bons rapports entretenus par les Templiers avec le monde musulman.

En ce qui concerne le royaume d’Angleterre, celui-ci eu très tôt le sentiment de l’utilité d’un service de renseignement permanent, contrairement à la plupart des autres pays européens. Il en fut ainsi sous le règne d’Elizabeth en raison du contexte politique de l’époque. Les guerres de religion entre les pays catholiques et ceux favorables au protestantisme vont se régler non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans l’ombre. Afin de se tenir informée des intentions des ennemis de l’île, la reine va demander au grand Trésorier et chef de son Conseil privé, William Cecil, baron Burgley, de recueillir des informations. Celui-ci fonda donc un service d’espionnage et de contre-renseignement moderne, la « Défense de l’Etat ». Ses agents étaient recrutés d’une manière innovante et dont le Royaume Uni du Xxème siècle se sert encore. Ainsi les meilleurs éléments du service étaient-ils remarqués dans les prestigieuses universités du pays ce qui, beaucoup plus tard, inspirera les services spéciaux russes qui y recruteront les «Cinq de Cambridge », Burgess, Mac Lean, Philby, Blunt et Cairncross, cinq britanniques qui accepteront, par idéologie pro-communiste, de trahir leur pays.Nous ne pouvons pas nier dans cette rapide rétrospective, consacrée à l’espion, le rôle des femmes dans le renseignement. Leur apparition dans le monde assez masculin des affaires de l’ombre correspond avec une certaine idée de la modernisation des esprits. Longtemps, les femmes ne bénéficiaient pas dans leur vie d’un statut équivalent à celui du pater familias, reléguant l’épouse à un rôle secondaire dans les affaires familiales, hormis pour les tâches domestiques. Ce fut aussi le cas pour leur implication dans la recherche discrète de l’information. Si les premières affaires mettant à l’oeuvre des femmes patriotes et idéalistes datent de la Révolution française, des situations beaucoup plus anciennes ont montré que les espionnes étaient caractérisées par leur esprit vénal, aventurier et manipulateur. C’est ainsi que la Bible retrace l’histoire de Samson qui, ensorcelé par les charmes de Dalila, avoua le secret de sa force et ne put ainsi remplir sa mission de sauveur d’Israël.

L’action des femmes dans la guerre est toutefois intéressante. Rares sur le champ de bataille et ne portant par conséquent pas d’uniformes, elles étaient plus logiquement encouragées à se porter sur le travail clandestin. Ce fut notamment le cas pendant la seconde guerre mondiale durant laquelle Marie-Madeleine Fourcade se trouvait à la tête du réseau Alliance, un de ceux chargé du renseignement militaire en France, et renforcé par la présence de quelque trois mille agents et de matériels d’émission radio. Beaucoup ont critiqué leur apparition dans le « domaine réservé » que constituait celui da la guerre. Le Général de Gaulle ne les aimait apparemment pas, « l’idée de parachuter de jeunes anglaises du SOE en France occupée ne lui plaisait pas ». De même, selon l’espion soviétique Richard Sorge, « la femme est incapable de tout travail sérieux d’espionnage (…) trop émotive, trop dépourvue de raison et de sang-froid ». Cette dernière remarque peut ne pas être totalement dénuée de bon sens, mais elle peut aussi être réfutée catégoriquement, puisque quel que soit l’agent, masculin ou féminin, le manque d’entraînement pour ce type de missions particulières peut avoir les mêmes conséquences catastrophiques. Malgré les déclarations de Sorge, les soviétiques se montrèrent plus clairvoyants sur le rôle important susceptible d’être joué par les femmes. Ainsi le KGB et les autres services spéciaux russes n’hésitèrent-ils pas à recruter des agents féminins, contrairement au FBI américain interdisant son accès aux femmes jusqu’en 1972. L’Homme a donc longtemps été le seul moyen d’acquisition de l’information secrète. L’espion n’avait donc d’autre choix que de mettre en oeuvre des méthodes souvent risquées afin d’accomplir ses missions. Le monde du renseignement a toutefois changé ses méthodes d’acquisitions depuis l’apparition des nouvelles techniques et technologies, ce qui a pu, dans certains cas, faciliter grandement la vie de l’espion.

La suite à cette adresse :  http://associationeden.ifrance.com/associationeden/memoireaw.pdf

 

Par spy-drew - Publié dans : Informations recrutement espions/espionnes
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 25 septembre 2010 6 25 /09 /Sep /2010 05:45

 

À la mémoire de Jean-Pierre M.

Mort pour la France

À jamais anonyme, comme le veut ce métier

 

 

 

L’Histoire humaine est plutôt fertile en affaires d’espionnage et de renseignement. La Bible, les épopées de Sumer, l’Iliade, l’Odyssée, la Guerre des Gaules, la Bhagavad Gita, le Coran et plus récemment La guerre du feu décrivent par le menu comment les héros antiques allaient, parfois au péril de leur vie, essayer de découvrir les intentions de leurs adversaires, introduire chez eux des commandos à l’intérieur d’un cheval de bois, dérober à leur nez et à leur barbe élixir de longue vie, secret du feu grégeois, jeunes filles nubiles, toison d’or ou pierre philosophale. Le dieu Mercure lui-même, dieu des médecins mais aussi des commerçants et des voleurs, débuta dans la carrière dès le jour de sa naissance en allant barboter les troupeaux pourtant bien cachés et bien gardés de son demi-frère Apollon. Mais si l’histoire des espions se perd dans la nuit des temps, elle reste largement celle d’individus isolés, marqués du sceau du destin et en général voués à un sort funeste.

 

En revanche, les services d’espionnage organiquement constitués, disposant de personnels, locaux, budget et moyens permanents sont de création très récente. Les plus anciens datent du début du xxe siècle. La France attendra 1946 pour se doter d’un service de renseignement à vocation généraliste et planétaire, le SDECE. Il n’est nul besoin de se livrer à des analyses sociologiques fines pour concevoir que, si les services de renseignement n’existaient pas, c’est tout bêtement parce qu’ils ne correspondaient pas à un besoin. Jusqu’à la moitié du xixe siècle, les unités politiques, économiques et sociales étaient suffisamment statiques, isolées, indépendantes, pour ne pas avoir à intervenir de façon subtile dans la vie de leurs voisins, concurrents ou adversaires. La concurrence politique et économique entre systèmes autarciques, protectionnistes et centralisés ne pouvait se résoudre que par la menace ou l’exécution d’affrontements armés et violents. Au mieux pouvait-on espérer repousser les échéances par le jeu de quelques ambassadeurs habiles ou des alliances, y compris matrimoniales, savamment orchestrées. Dans ce contexte la classe guerrière, et plus tardivement la diplomatie, instruments ultimes du pouvoir de l’État, disposaient d’un statut social reconnu et privilégié. La noblesse était avant tout d’épée. Les casernes ont encore aujourd’hui quelque nostalgie du sang bleu et les annuaires diplomatiques ne sont pas chiches en particules. La guerre et la diplomatie, modes ordinaires de relations entre les peuples, ont été rapidement normalisées par des ensembles de lois communément acceptées et généralement respectées, qui ont trouvé leur origine dans les traités de Westphalie et d’Utrecht et leur achèvement dans les Conventions de Genève et de Vienne.

 

 L’espion était évidemment hors de ces normes. Son utilisation se bornait au besoin ponctuel du chef de guerre d’être informé des dispositions de l’armée adverse ou à celui du Prince de percer les intentions malveillantes du potentat voisin. Comme on ne passait quand même pas tout son temps à préparer des batailles ou à ourdir des complots, la fonction était intérimaire et, puisqu’il faut bien vivre, mercenaire. Le métier n’y gagnait pas en prestige. Affranchi des allégeances personnelles qui constituaient le seul fondement des sociétés antérieures à l’idée nationale, l’espion était littéralement un individu sans foi ni loi, félon par définition, gibier de potence par destination.

 

Hors des périodes où ses services étaient requis,il était prié d’aller se faire pendre ailleurs, ce qui ne manquait pas de lui arriver le plus souvent.La révolution industrielle, avec sesconséquences sociologiques et économiques, a transformé progressivement les données du problème au cours du siècle. On a mis un certain temps à s’en apercevoir. Les destructions et pertes humaines enregistrées au cours des batailles de Sébastopol, Camerone, Gettysburg ou Tsushima auraient dû alerter les politiques européens sur les dangers des conflits armés. Il n’en fut rien.

 

charles-louis-schulmeister.jpg 

Schulmeister, espion de Napoléon pendant quinze ans, dépositaire de tous les secrets de cette époque

 

C’étaient là des avertissements bien exotiques tandis que 1870 avait couronné en Europe la doctrine de la guerre comme moyen utile d’engranger des bénéfices économiques et politiques, et donc de la pratique de la « paix armée » comme mode courant des relations. Quand la collision des sphères impériales européennes eut atteint un degré suffisamment assourdissant de cacophonie, c’est donc tout naturellement que l’on envisagea le recours aux armes pour redéfinir la place de chacun. On y rajouta même la dose d’enthousiasme extraverti du joueur de roulette qui tient la martingale infaillible.

Après avoir dûment réduit au silence les incrédules comme Jaurès, on se précipita, fleur au fusil, « à Berlin pour couper les moustaches à Guillaume » ou « nach Paris, son kôgnac et ses Madames », en une ordalie fraîche et joyeuse supposée dire le droit entre les Empires. Le réveil fut, on le sait, pénible et la méthode contestée. Elle n’avait pas tenu ses promesses. L’horreur des pertes humaines, habituellement laissée aux moralistes bêlants, alimentait cette fois la réflexion des responsables économiques et politiques. Non seulement le conflit n’avait pas dégagé de bénéfice, mais il avait sérieusement entamé le capital et le potentiel de chacun. Il fallait que ce soit « la der des der » et il convenait donc de réfléchir à une redéfinition des règles qui président aux rapports entre agents de la scène internationale. S’imposa alors l’idée d’une « Société des Nations » qui reproduirait à l’échelon international les règles de droit élémentaires mises en oeuvre sur le plan interne par tous les États. Chacun espérait évidemment, dans un premier temps, échapper au système qui réduirait tous les autres à quia.

Le conflit mondial de 1939 est venu sanctionner sans pitié cette interprétation quelque peu tendancieuse et retorse. Fille de celle de la SDN, la Charte des Nations Unies prohibe le recours à la guerre comme moyen de régler les conflits entre États. Cette proposition morale et théorique s’est trouvée renforcée par l’équilibre apparent des forces entre puissances rivales et par la disproportion devenue phénoménale entre les moyens de destruction et les enjeux des éventuels différends. L’adhésion à la Charte n’a jamais exclu les empoignades marginales et indirectes, guerres civiles, luttes de libération, conflits tropicaux et coups fourrés insulaires. Mais, dans l’ensemble, le recours à la guerre, dans sa forme systématiquement sanglante et destructrice, n’est plus considéré comme l'ultima ratio de la relation entre puissances, tant cet argument absolu est ressenti comme probablement définitif pour tous les acteurs.

 

Pour avoir négligé sa culture dans ce domaine, M. Saddam Hussein, dernier promoteur obstiné de conflits classiques à vocation prédatrice, tantôt encouragé, tantôt contré par un Occident hypocrite, a ruiné sans doute définitivement son pays pourtant détenteur de tous les moyens d’une enviable prospérité. La guerre n’était néanmoins que l’un des moyens de régler les problèmes de concurrence.

 

Y renoncer ne les fait pas disparaître, bien au contraire. La prohibition de facto et de jure du recours aux armes implique des stratégies d’évitement du casus belli. Il ne faut pas acculer le concurrent ou l’adversaire à la seule issue de l’affrontement. Il ne faut pas se retrouver soi-même dans cette situation. Cette considération conduit inévitablement même les plus réticents, jalousement crispés sur leur souveraineté, à un minimum d’ouverture économique et politique, de perméabilité des frontières, de libéralisation des échanges. C’est au nom de ces principes élémentaires que les deux blocs rivaux de l’Est et de l’Ouest, après avoir démontré leurs capacités de nuisance respectives, ont rapidement prôné, non sans arrière-pensées assassines, la sacro-sainte « détente ». En fait, les buts restaient identiques. On « cohabite » puisqu’il le faut bien, mais le but de cette cohabitation demeure l’élimination de l’autre et l’absorption de ses capacités. En attendant, la cohabitation étend le domaine de la concurrence entre rivaux à toutes les facettes de leurs activités.

 

De la domination des facteurs de production, elle s’élargit à l’ensemble des mécanismes décisionnels, relationnels, sociaux et culturels. Qui ouvre sa porte aux marchands l’ouvre aussi aux escrocs, aux petits malins et bien sûr aux espions. Cette concurrence ne peut être régulée par les mécanismes classiques du type « lois du marché ». On connaît les limites de ces dernières dans un contexte de libéralisme sauvage. Quand rien ne vient en tempérer l’application, ces mécanismes conduisent inévitablement aux ententes illicites, au renforcement des plus forts et à l’affaiblissement des plus fragiles. Dans l’ordre interne des États, un certain nombre de techniques, s’appuyant sur des méthodes plus ou moins coercitives, permettent de tempérer les effets froidement régulateurs de la concurrence biaisée. La planification, les dispositions contre les ententes, trusts et cartels, les compensations et transferts sociaux viennent modérer l’appétit des plus puissants. Les subventions directes ou déguisées, les mesures protectionnistes plus ou moins avouées viennent au secours des plus faibles.

 

Quand ces derniers sont au plus bas, diverses dispositions sur la faillite permettent leur disparition dans l’ordre, voire la dignité. La vie internationale commence à peine à connaître de tels correctifs aux mécanismes concurrentiels. Encore restent-ils à la discrétion des plus puissants et aucune force supérieure ne peut en garantir équitablement l’application. Bien entendu, personne n’accepte benoîtement d’être le dindon d’un tel système. Aucun État à ce jour n’a envisagé spontanément l’éventualité de se déclarer en faillite et de céder à ses créanciers les instruments de sa souveraineté. L’Égypte du Khédive ou le Céleste Empire durent s’y résoudre à la fin du XXème siècle, mais le firent avec beaucoup de mauvaise grâce et sous la pression fortement incitative des baïonnettes. Sans aller jusqu’à cette extrémité, aucun État souverain n’envisage de se résigner à un affaiblissement qu’il sait devoir inévitablement s’aggraver par le jeu de dés pipés des lois du marché international et par la rapacité des spéculateurs. Le recours à la violence étant impraticable, il n’existe qu’un moyen d’échapper au règlement. Il faut tricher.

Toutes proportions gardées, les lois internationales du marché sont fort semblables à celles du marché du coin. La première des conditions nécessaires à leur fonctionnement est une concurrence libre et ouverte. Celle-ci repose d’abord sur une parfaite transparence de l’action et des intentions des différents protagonistes. Pour s’en affranchir, chacun va donc organiser aussi habilement que possible l’opacité de son propre système, cacher ses forces, ses faiblesses, son potentiel et ses intentions. Le corollaire est évident.



Chacun va aussi chercher à savoir ce que l’autre cherche à cacher pour rétablir à son profit exclusif la transparence du marché, partant du principe que tout ce qui peut accroître la connaissance en économisant les moyens de l’action est politiquement, économiquement et socialement utile et rentable. Ainsi, et par une analogie facile, de même que le xvIIIème siècle a pu voir dans la guerre la poursuite de la diplomatie par d’autre moyens, le XX ème a fait du renseignement la poursuite de la concurrence par d’autres moyens, selon la même logique qui conduisait au xvII ème siècle les souverains britanniques et français à armer des navires corsaires pour piller l’or des galions espagnols. Il n’est alors pas surprenant de constater que ce sont les pays les moins bien armés pour la concurrence internationale les pays de l’ex-bloc soviétique, la Chine, les pays sous-développés ou en voie de développement qui ont engendré et entretiennent les services de renseignements les plus puissants et les plus importants par rapport à leurs moyens. Ces pays considèrent que les services de renseignement constituent un élément essentiel de leur système de défense et de survie. Ils leur accordent le statut social, les pouvoirs et les privilèges de noblesse naguère reconnus partout à la classe guerrière. Quinze ans après la chute du mur de Berlin, la statue monumentale de Félix Dzerjinsky, créateur de la fameuse « Tchéka », première mouture de ce qui allait devenir la Guépéou, puis le NKVD et enfin le KGB, trônait toujours au centre de Moscou. On l'a discrètement transportée ailleurs il y a quelques années, peut-être pour faire oublier que la plupart des actueles dirigeants russes sont issus du KGB. A contrario, les pays prospères et bien armés pour la concurrence accordent moins d’importance et moins de considération à leurs services de renseignement.

 

 Vers la fin des « trente glorieuses », les années 1945-1975, il ne manquait pas d’esprits forts en Europe de l’Ouest et aux États-Unis pour prôner la suppression pure et simple de ces services considérés comme inutiles, budgétivores et bien peu recommandables. C’est ainsi qu’en France l’un des points saillants du programme commun de gouvernement signé par le Parti socialiste et le Parti communiste en 1972 consistait en la dissolution immédiate du SDECE et des Renseignements généraux. Évidemment, le candidat élu en 1981 s’est bien gardé d’honorer cet engagement et a, au contraire, conservé et même discrètement renforcé ces services, mais il n’en reste pas moins que, dans ce domaine, la France a un problème. La France n’aime pas les espions, les agents secrets et les services spéciaux. Pas tant ceux des autres car l’homme du Mossad, de la CIA, du KGB ou de l’Intelligence service fascine que les siens, qu’elle traite au mieux par la dérision ou le mépris, au pire par la méfiance et le rejet. C’est que, même si peu de responsables politiques sont capables de fournir une définition valable du renseignement, tous comprennent intuitivement qu’il ne s’agit pas d’une information ordinaire, si pointue et bien analysée qu’elle soit, telle que savent en produire les bons diplomates, les vrais journalistes, les chercheurs universitaires engagés dans le contemporain. Ils savent que le renseignement ne relève pas du domaine de l’ordinaire.

Tous les États du monde disposent en quantité souvent non négligeable de magistrats, de policiers, de diplomates, de militaires, d’experts en tous genres, pour concevoir et mettre en oeuvre leurs décisions politiques légales. Si à côté de ces dispositifs, les mêmes États entretiennent souvent à grands frais des services spéciaux, ce n’est pas pour faire double emploi avec les autres, ou organiser une saine émulation sportive entre fonctionnaires. C’est pour pouvoir s’affranchir, à l’occasion et s’il en est besoin, de la légalité intérieure ou extérieure ou de leurs engagements internationaux et, de préférence, sans se faire prendre la main dans le sac, ce qui nécessite une certaine technicité.

 

C’est donc ne rien comprendre que d’accuser les services secrets de faire « dans l’illégalité ». Bien sûr, qu’ils font « dans l’illégalité ». Ils ne font même que cela. C’est leur vocation et leur raison d’être. En effet, le renseignement se recueille en violant ou en faisant violer la loi des autres. Le problème n’est pas d’obtenir, fût-ce avec virtuosité, ce que les autres peuvent dire, montrer ou faire avec plus ou moins de bonne volonté, mais bien ce que leurs lois, leurs coutumes ou leur environnement social leur interdisent formellement de communiquer ou de faire, sous peine des pires sanctions dont aucun code pénal au monde n’est avare. Considérant cette fin, il va de soi que les moyens mis en oeuvre seront en rapport : manipulation, séduction, corruption, violence, menace, chantage, au terme d’un processus qui aura mis à nu toutes les facettes de l’objectif visé, pénétré son intimité, exploité toutes ses vulnérabilités.

Ce type de démarche, fût-elle menée pour la bonne cause, est haïssable à l’inconscient collectif des dirigeants français, qu’ils soient publics ou privés. Il faut dire qu’ils sortent à peu près tous du même moule élitiste issu de la Révolution française et du Premier Empire. Soucieux de couper la tête aux nobles, les bourgeois triomphants de 1789 ne l’étaient pas moins de s’approprier leurs richesses par la mise aux enchères des biens nationaux, de récupérer leurs privilèges patiemment reconstitués, et surtout de copier leurs valeurs. Au nombre de ces valeurs, figurait le fait que le noble ne doit pas déroger en se comportant comme un valet indélicat qui écoute aux portes et que tout conflit irréductible par la diplomatie avec une autre nation doit se régler par la guerre. Ce principe est illustré par les paroles délicates de notre hymne national : « qu’un sang impur abreuve nos sillons… ». En corollaire, cette guerre doit se mener à visage découvert : « l’étendard sanglant est levé… », et avec cet ineffable panache qui nous distingue tant du butor prussien mangeur de petits enfants ou du Britannique perfide, capable de tirer le premier quand on le lui propose…

 

C’est ainsi que l’on entreprit la guerre de 1914 en pantalon garance et que les cadets de Saint-Cyr attaquèrent, sabre au clair et gants blancs, les nids de mitrailleuses allemands. Avec les résultats que l’on sait. La conduite du second conflit mondial, la part qu’y a pris l’action clandestine sous l’impulsion de l’allié anglais, la nécessité de faire face à des nations comme l’Allemagne nazie puis l’URSS, qui, par économie de moyens, privilégiaient l’action de leurs services spéciaux, « l’équilibre de la terreur » et le manque de moyens des années cinquante ont conduit les responsables français à revoir leur copie. Ils le firent avec beaucoup de répulsion, voire de dégoût. Si l’on admit en 1946 la création de l’euphémique SDECE devenu « Direction générale de la sécurité extérieure » (DGSE) en 1981, on le pria d’évacuer au galop les locaux du prestigieux boulevard Suchet dans le xvII arrondissement, qui avaient été réquisitionnés lors de la libération de Paris par le BCRA, et d’aller s’installer dans une prison désaffectée jouxtant le stade nautique Jules Valleret ; ce qui lui a valu son surnom de « Piscine », aux frontières de la banlieue nord est, d’où, compte tenu du sens des vents dominants qui soufflent sur Paris d’Ouest en Est et mettent les beaux quartiers à l’abri des fumées malodorantes, on pourrait goûter ses plats sous les ors de la République sans avoir à humer ses relents de cuisine. C’est dans ce monde étrange et obscur, aux antipodes de mes utopies de chevelu soixantehuitard, que le hasard et la nécessité m’ont fait pénétrer il y a quarante ans. J’y ai vécu dix vies. Toutes passionnantes. J’en ai parfois souffert. Je ne l’ai jamais regretté.

 

la-sagesse-de-l-espion.jpg

Extrait du livre la sagesse de l'espion : http://www.sitedit.eu/mutu/images/36/extrait_51.pdf

Par spy-drew - Publié dans : Informations recrutement espions/espionnes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 24 septembre 2010 5 24 /09 /Sep /2010 15:43

 

 

 

Dans Le Léviathan, Thomas Hobbes expose que l'Etat est institué afin d'assurer « la paix et la sécurité » de ceux qui le fondent. Effectivement, il s'agit de l'objectif premier de l'Etat. Et pour travailler au mieux à celui-ci, il est nécessaire de prévenir les troubles à la paix qui peuvent survenir, et préserver l'Etat et la Nation dans son ensemble. C'est donc l'objet du renseignement, qui, comme le soutient Sun Tze, « constitue la première ligne de défense ».

 

Les services de l'Etat qui en ont la charge travaillent ainsi à empêcher en amont les menaces de se réaliser, avant que l'irréparable ne se commette, par exemple une attaque terroriste. Au-delà du fait de prévenir les menaces, il peut s'agir simplement de s'informer sur les intentions d'un acteur intérieur ou extérieur et d'anticiper les évolutions possibles dans divers domaines.

Ainsi que le résume le lieutenant-colonel de Barmon, « le but est de se protéger de ses ennemis et de s'informer sur ses amis ».

 

Par une définition plus précise du renseignement, le Sénat américain le présente comme « le résultat de la collecte, de l'évaluation, de l'analyse, de l'intégration et de l'interprétation de toutes les informations utiles à la décision ou à la planification, que ce soit dans le domaine stratégique ou dans les activités opérationnelles ». Cette définition nous permet de comprendre que le renseignement n'est pas qu'« une information qui enseigne quelque chose à quelqu'un » ni « un simple enseignement » mais il est « lié à l'action ». Ce recueil et ce traitement de l'information par les services vont donc être une excellente et essentielle aide à la décision politique si bien sûr celle-ci parvient au bon moment et sous une forme crédible aux décideurs. Pourra ainsi être garanti « la liberté d'appréciation du politique, élément fondamental pour l'indépendance de toute décision politique » comme l'écrit la philosophe Hélène L'Heuillet.

 

Pour ce qui est de l'activité même des services de renseignement, un profond bouleversement est intervenu lors de la disparition de l'Union soviétique. Cette situation n'a que d'autant renforcé l'intérêt du renseignement pour préserver l'Etat, qui reste un outil « de puissance par la connaissance la plus préalable possible qu'[il] offre ». En effet, si la Guerre Froide avait essentiellement confiné les services « dans un face-à-face paranoïaque », la fin de celle-ci a conduit à une aggravation du désordre mondial avec une multiplication de crises et de foyers tumultueux à travers le monde rendant difficile la perception précise des menaces.

 

L'ennemi potentiel est ainsi devenu plus insaisissable.

Davantage, la guerre économique s'intensifiant, il a été nécessaire de revoir l'activité des services dans ce domaine.

C'est ainsi que les trois principales missions des services de renseignement sont : le contre-espionnage, la lutte contre le terrorisme et la grande criminalité, ainsi que la protection du patrimoine économique et industriel, mission lié à l'Intelligence économique.

 

Et pour remplir efficacement ces missions, les services de renseignement vont agir de deux façons.

La première, déjà évoquée, consiste à rechercher et fournir du renseignement. Le recueil de renseignements peut d'abord se faire à travers des sources « ouvertes », que sont par exemple la presse, l'Internet, les télégrammes diplomatiques des différentes ambassades et Consulats français ou encore l'accès à des fichiers étatiques sur des personnes condamnées. Ce recueil peut s'effectuer ensuite à travers des sources dites « fermées ». Il s'agira alors d'une activité de renseignement au sens strict. Effectivement, le possesseur originel de l'information collectée ainsi, voulait que celle-ci reste secrète, et son obtention a donc nécessité une action clandestine (ce qui ne signifie pas illégale). Cette action peut être concrètement, du repérage, de la surveillance, le paiement d'informateurs, des activités d'infiltration, des interceptions de sécurité ou l'échange d'informations entre services étrangers. On comprend mieux dès lors que ces « 3 % de renseignements secrets » « toujours liés à l'intérêt national et la souveraineté nationale » ont une valeur qui nécessite qu'ils restent secrets.

 

Toutefois, l'activité des services de renseignement ne se limite pas à la collecte d'informations mais peut conduire à des actions opérationnelles de contre-espionnage offensif ou contre-terrorisme que ce soit à l'intérieur du pays ou à l'extérieur. Il s'agit là du deuxième volet de la fonction des services de renseignement. En pratique, cette activité regroupe des actions aussi diverses que la traque et la neutralisation des agents étrangers pour anticiper l'agression, l'information et la prévention auprès des cibles potentielles ou des actions clandestines destinées à « modifier une situation par tous les moyens possibles, depuis le chantage et la corruption jusqu'au renversement d'un gouvernement ».

 

Il convient de s'intéresser maintenant plus précisément à ce qu'un journaliste du Monde appelait la « galaxie des « services » ». Effectivement, il y a en France sept services dont l'activité principale est le renseignement. Toutefois, cette multiplication des services n'est pas un mal pour l'Etat de droit pour autant que leurs compétences soient clairement définies.

 

Assurément, cela évite qu'un organe de l'Etat dispose d'un monopole dans ce domaine. Dans cette situation, il y aurait ainsi le risque qu'il s'autonomise ou qu'il puisse être, comme c'est le cas dans les régimes autoritaires, directement contrôlé par le chef de l'exécutif qui en userait alors comme bon lui semble.

 

Par spy-drew - Publié dans : Informations recrutement espions/espionnes
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires

Présentation

Recherche

Liens

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés