Les Hommes ont toujours eu le besoin de connaître, par nécessité ou par simple curiosité, ce qui se passait dans leur environnement proche ou plus éloigné. Bien sûr, la nature des informations recherchées a certainement évolué dans le temps, mais la finalité n’a jamais changé au fil des siècles. L’Homme pourrait ainsi être considéré comme un homo curiosis ne pouvant se satisfaire de sa propre sphère de connaissances. La quête de l’information inconnue, inaccessible ou difficilement accessible, dissimulée volontairement, ou encore totalement inexistante, mais dont la légende ou les bruits de couloir l’ont érigé en probable réalité, constitue une pratique souvent inconsciente, en raison peut-être de son caractère inavouable, mais pourtant de plus en plus usitée.
I- Du renseignement
Chaque être humain cherche constamment à connaître ce qu’il ignore. Il le fait généralement de manière constructive, témoignant ainsi d’une activité cérébrale, ce qui le différencie des animaux. Ces derniers bénéficient de leur instinct de survie, et leur quête du renseignement se limite à localiser l’endroit susceptible d’abriter une proie pour les nourrir. Mais en aucun cas, cette recherche n’est la conséquence d’une réflexion. Seul l’Homme est capable de se rendre compte qu’il engage une démarche intellectuelle à plus ou moins grande échelle, selon les capacités de chacun. Les activités les plus anodines telles que la visite d’un membre de sa famille un dimanche après-midi fait l’objet d’une recherche d’informations : connaître l’adresse de l’habitation, se procurer des cartes géographiques de la région, déterminer le chemin le plus court ou le plus convivial pour s’y rendre, savoir si la grand-mère préfère les roses rouges ou jaunes, etc… Le résultat de ces recherches, leur analyse, leur traitement fait apparaître un renseignement. Mais avant d’aller plus loin dans notre exposé, nous allons proposer quelques définitions.
1- Définitions
Le dictionnaire Larousse donne la définition suivante du terme « renseignement » : « indication, éclaircissement servant à faire connaître une chose ; Connaissances de tous ordres sur un adversaire potentiel, utiles aux pouvoirs publics et au commandement militaire ». Selon Mr Warusfel, le renseignement «est au commencement de toute action de défense ou de sécurité. Il permet de déterminer l’objectif, d’apprécier les moyens et le dispositif de l’adversaire (donc de dimensionner les forces dont on aura besoin). L’absence ou l’insuffisance de renseignement expose à des risques inutiles. C’est l’instrument de décision. ». Selon Pierre Joxe, ancien ministre de la Défense, il s’agit également d’un « instrument de survie, de puissance et de cohérence ».
Il apparaît donc que le renseignement est devenu un instrument non seulement de curiosité, de traitement de l’information, mais aussi un élément essentiel de la politique de défense d’un pays. Il intervient quotidiennement dans un contexte pacifique mais aussi de plus en plus souvent dans un environnement belliqueux. Ainsi est-il fait référence à « l’adversaire » dans la seconde définition proposée. Le renseignement, tel qu’envisagé à notre époque, ne se conçoit plus guère que dans un cadre de rapports de forces entre diverses puissances militaires, économiques ou diplomatiques. Il n’est dès lors plus permis de ne pas savoir ce qui se passe ailleurs sous peine de ne plus être capable de réagir et d’adapter son action sur la scène nationale ou internationale. L’acquisition du renseignement ne concerne plus seulement les Etats. Les entreprises commerciales sont de plus en plus intéressées par le concept d’intelligence économique et parfois touchées par des actions d’espionnage industriel. Mais dans ces deux cas de figure, l’objectif est le même : tenter de tout connaître sur son adversaire car celui-ci s’évertue à dissimuler au mieux les informations qu’il jugera sensibles.
2- La dissimulation d’informations
Il peut paraître étonnant à notre époque de nous interroger sur la légitimité ou non des Etats, ou des entreprises, d’abriter des regards indiscrets sur certaines données pouvant avoir un caractère parfois vital. Mais ce sujet a été débattu, et a fait l’objet de réflexions, notamment celles de Spinoza, précisant, au sujet des « mensonges et tromperies entre Etats », qu’ils se pratiquent au nom des intérêts de l’Etat, établissant ainsi son caractère licite. De même, l’usage de la ruse et l’acquisition de renseignements dissimulés ont-t-ils été discutés dans divers documents. Ainsi l’article 24 de la Convention de la Haye du 18 octobre 1907 sur les lois et coutumes de la guerre dispose que « les ruses de guerre et l’emploi des moyens nécessaires pour se procurer des renseignements sur l’ennemi et sur le terrain sont considérés comme licites ». Mais bon nombre d’intellectuels de l’époque des Lumières considéraient l’acte de dissimulation comme « blâmable ». Il faut cependant constater que la dissimulation est devenue une pratique usitée par tous et qu’elle a pour conséquence la mise en oeuvre d’une politique de renseignement dont les objectifs sont de plus en plus nombreux.
3- Les objectifs du renseignement
Les objectifs sont multiples et ont tendance à se multiplier en fonction de la complexité organisationnelle de l’adversaire. Un petit Etat comme la Papouasie Nouvelle Guinée demandera moins d’efforts de collecte d’informations et de traitement qu’un empire tel que les Etats Unis d’Amérique. Ceci est vrai sur le plan quantitatif et qualitatif.
Quantitatif car les données concernant un Etat puissant et présent partout sur le globe sont beaucoup plus nombreuses qu’un pays dont la sphère d’influence se limite à un niveau régional. Qualitatif car l’intérêt de connaître un adversaire est plus ou moins important selon que ce dernier est fort ou faible et que son influence est plus ou moins vaste. L’objectif principal est donc de connaître son ou ses adversaires. Pendant la guerre froide, qui avait opposé le camp occidental et le camp soviétique, on ne parlait que très rarement d’adversaires. On évoquait plus facilement le terme « ennemi ». Celui-ci était clairement identifié et la quasi totalité des activités de renseignement, de la part des grandes puissances, étaient portées sur « l’ennemi », qu’il soit d’un côté ou de l’autre, selon le point de vue duquel on se place. Or, de nos jours, les données sont différentes. La guerre froide n’a plus lieu, et depuis la dislocation du géant soviétique, les menaces sont moins bien identifiables et beaucoup plus diffuses. Quels Etats doivent faire l’objet d’une attention plus particulière ? Pourquoi?
De plus, ces derniers temps, les objectifs du renseignement ont été réorientés vers le monde économique. Une véritable « guerre économique » mondiale, globale, a commencé et sans aucune déclaration préalable. L’affrontement n’est plus strictement inter-étatique. Des entreprises de toutes natures sont devenues les acteurs de cette guerre, et il n’est pas rare de voir se concurrencer sur un marché des entreprises d’un même pays. Le débat est permanent sur le bien fondé ou non de la mondialisation. Cela étant, ce phénomène existe et il faut en tenir compte pour tenter de comprendre plus précisément les différentes conséquences qu’il engendre. Dans le cadre d’une bataille militaire, le vainqueur risque d’être celui qui a le meilleur équipement et les renseignements les plus pointus. Dans le monde des entreprises, le raisonnement est à peu de choses près identique. Pour être compétitive, une entreprise doit bénéficier de structures efficaces et rapidement adaptables aux évolutions, d’informations fiables concernant l’état du marché et les différents acteurs économiques, afin de proposer des produits susceptibles de rencontrer l’adhésion de la demande. En cette ère « révolutionnaire » de la communication omniprésente, l’objet de valeur le plus recherché est sans aucun doute l’information et donc le renseignement mis à la disposition des décideurs. Celui qui ne sait pas ce qui se passe est aveugle et la cécité dans le monde des affaires est un défaut dont les conséquences sont très claires : la disparition à court terme de la scène économique. Alors les entreprises doivent s’informer et elles engagent dans ce but des stratégies diverses. Pour cela elles doivent se fixer des objectifs, non pas purement commerciaux, mais concernant davantage l’acquisition de renseignements.
Dès que le type d’adversaire est identifié, il est nécessaire de cerner l’environnement de son adversaire. Quelle est sa position géographique ? Avec quels inconvénients ou avantages topographiques doit-il compter ? Comment fonctionne-t-il ? Quelles sont ses ressources ? Quelles sont les entreprises les plus importantes ? Comment se défend-il militairement ? Toutes les réponses à ces interrogations vont aider à déterminer les intentions et la ligne de conduite que cet adversaire pourrait adopter. Ainsi, sera-t-il possible d’anticiper ses actions, et d’éventuellement les contrer si elles portent atteinte à des intérêts déterminés. Mais afin d’espérer obtenir des réponses aux questions que l’on se pose à propos d’un objectif, il va falloir faire appel à différents types de renseignements.
4- Les différentes catégories de renseignements
Il ne s’agit pas ici d’opérer une classification des méthodes d’acquisition du renseignement, mais d’essayer de différencier les différentes natures de renseignements susceptibles d’être obtenus. Selon Jacques Baud, il existe une dizaine de types de renseignements :
Basique : concerne les données les plus connues et généralement inscrites dans une encyclopédie.
Au combat : se réfèrent aux informations militaires obtenues sur le terrain et situées au niveau tactique.
Biographique : rassemble le plus d’informations possible sur une personne civile ou militaire: études effectuées, fonctions actuelles, opinions, habitudes, faiblesses, etc.
Economique : concerne toutes les informations à caractère économique d’un pays, d’une entreprise, d’une organisation : évaluation générale et potentiel économique.
Electronique : catégorie de plus en plus mise en exergue regroupant toutes les interceptions ou acquisitions effectuées au moyen de matériels électroniques.
Géographique : ensemble de données concernant la géographie physique, humaine et sociale.
Militaire : informations inhérentes aux forces armées (ordres de bataille, équipements, stratégies, tactiques, logistique, instruction, potentiel).
Des objectifs : concerne l’acquisition, l’analyse et la sélection des objectifs dans le cadre d’un conflit de type nucléaire.
De situation : regroupe les informations traitées quasiment en temps réel sur la situation actuelle d’un pays ou, plus précisément, d’une zone de bataille.
Technologique : rassemble les acquisitions de capacités technologiques et la connaissance du niveau d’un pays dans ce domaine.
La grande variété de ces informations doit cependant être considérée dans une politique globale de recherche du renseignement initiée par le gouvernement ou l’état-major d’une entreprise. Cette politique se retrouve dans ce qu’on appelle le cycle du renseignement dont nous allons observer les grandes lignes.
5- Le cycle du renseignement
Le cycle varie plus ou moins selon les différents Etats. Mais il est généralement quasiment identique, et décrit le plus souvent un processus divisé en quatre étapes
et consistant à décider de l’obtention de certaines informations brutes, et d’en concevoir, après traitement, un renseignement utilisable par les commanditaires.
1ERE ETAPE : LA PLANIFICATION
Elle s'applique à l'ensemble du processus de production du renseignement et consiste à établir des plans faits pour répondre aux exigences du gouvernement en matière de renseignement de sécurité.
On définit alors une approche stratégique coordonnée en tenant compte des besoins des demandeurs. Puis on diffuse aux services spécialisés l’objet de la demande et l’autorisation de procéder à sa
recherche.
2EME ETAPE : LA COLLECTION
Il s’agit ici de rassembler un maximum d’informations disponibles. Elles peuvent se trouver auprès de nombreuses sources de natures différentes : sources ouvertes, c’est à dire libre d’accès et
sans restriction de type « confidentiel » ou « secret ». Il s’agit de la presse, de documentations disponibles sur Internet (malgré leur caractère parfois peu fiable), d’ouvrages, d’émissions
radiophoniques ou télévisuelles, etc. Mais il existe également des sources moins accessibles et très protégées. L’acquisition de tels renseignements fait souvent appel à des méthodes clandestines
car illégales. Lorsque les informations recueillies sont jugées suffisantes, il est procédé à leur exploitation.
3EME ETAPE : L’EXPLOITATION OU L’ANALYSE
C’est à ce moment que l’information brute devient un renseignement exploitable, après un traitement durant laquelle elle est évaluée, recoupée avec d’autres éléments contenues dans divers
fichiers, analysée, synthétisée et finalement interprétée. Dès lors, le renseignement est envoyé au décideur qui en avait fait la demande.
4EME ETAPE : LA DIFFUSION
A ce moment du cycle, le commanditaire obtient en général la réponse à ses interrogations. Cette étape se traduit par la production de documents sous des formes diverses (écrits, photos satellites, documents sonores, graphiques ou même diffusion orale lorsque le sujet est très sensible). Cette organisation de la recherche de l’information est incontournable. Elle se manifeste dans tous les domaines d’activités du renseignement.
6- Les différentes activités du renseignement
Il existe deux activités principales : le renseignement extérieur et le contre-espionnage.
Le renseignement extérieur : la définition la plus complète est sans doute celle donnée par le Executive Order n°12036 de janvier 1978 sur les activités de renseignement des Etats-Unis d’Amérique : « Renseignement concernant les capacités, intentions et activités de puissances, d’organisations ou de personnalités étrangères. Il ne comprend pas le contre-renseignement, à l’exception des renseignements sur les activités terroristes ». Il peut se pratiquer de manière légale en usant de sources ouvertes, comme nous l’avons vu avant. Mais il concerne aussi l’espionnage c’est à dire la collecte discrète d’informations secrètes.
Le contre-espionnage (CE) : trois sens, peuvent être attachés à ce concept.
Le CE actif ou répressif : il s’agit de la recherche et de l’arrestation d’espions ou d’agents étrangers en opération sur le territoire concerné. En France, cette activité est effectuée dans le cadre d’une procédure judiciaire officielle.
Le CE passif ou défensif : il vise à gêner ou empêcher les activités d’espionnage d’un groupuscule étranger (que ce soit un gouvernement ou une entreprise pratiquant l’espionnage industriel). Il peut être entrepris sur le territoire national ou à l’étranger.
Le CE offensif : il cherche à obtenir des informations sur les services de renseignement étrangers afin de mieux connaître leurs méthodes et leurs intentions. Il tente aussi de les intoxiquer en diffusant des informations erronées.
Ces objectifs sont possibles soit en recrutant un membre « en-place » de ces services, soit en y plaçant un agent-double.
La demande des différents gouvernements en renseignements, et la masse de données à récupérer et traiter a eu pour conséquence la création, vers la fin du XIXème siècle, de services spécialisés dans ce domaine.
7- L’institutionnalisation du renseignement
Cette institutionnalisation consiste à organiser l’établissement d’organismes administratifs, dépendants des autorités gouvernementales, chargés de mener les enquêtes ou les activités de renseignement. Ce phénomène a été observé pendant la période séparant la guerre franco-prussienne de 1870 et le premier conflit mondial de 1914, et surtout sur le continent européen. Nous pouvons toutefois noter l'existence, au XVIIIème siècle, d’un état-major français spécialisé dans le renseignement, notamment au cours des guerres révolutionnaires, mais dont la durée de vie se limitait à la campagne militaire. C’est au cours du XIXème siècle que cette activité nouvelle, en tant que concept organisé et dirigé soit vers l’étranger, soit contre les éléments considérés comme subversifs au sein même de l’Etat, est devenue autonome, afin d’être ultérieurement confiée à un service spécialisé agissant en permanence et non plus uniquement en temps de guerre. C’est ainsi qu’en France, le deuxième bureau de l’état-major centralisait les informations provenant des ministères à même d’obtenir des informations de l’extérieur : ceux de la Guerre et des Affaires étrangères.
La création, à travers le monde, de services « spéciaux », a donné naissance à une véritable communauté du renseignement, dont les effectifs croissent d’année en année. Chaque Etat en dispose. Ils sont plus ou moins nombreux selon l’importance donnée par un gouvernement à cette activité. Ainsi, la communauté américaine de « l’intelligence » s’élève à près de 150.000 membres. A titre de comparaison, la France n’en compterait qu’une dizaine de milliers. La conséquence de cette institutionnalisation est ce qu’Alain Dewerpe dénomme « la bureaucratisation du secret». Etant donnée le caractère particulier de ces services, ces derniers sont régulièrement qualifiés d’Etat dans l’Etat, non seulement en raison de leur influence sur les décideurs mais aussi du fait des nombreuses précautions mises en oeuvre afin de les protéger d’éléments nuisibles. Ainsi est-il nécessaire de créer des procédures d’habilitation du personnel et de classification des informations provenant de toutes sortes de documents établis au sein de ces administrations.
Le renseignement représente donc un ensemble de facteurs très nombreux, variés et complexes. Il faut cependant garder à l’esprit que son existence (et donc sa valeur et son caractère déterminant dans l’orientation des décideurs) dépend principalement des moyens d’acquisition des informations dont il est issu. Ce qui pose le problème des moyens mis en oeuvre à cet effet, c’est à dire « l’ensemble des ressources (personnes, groupes, relations, appareils ou installations) à la disposition d’un service de renseignements ». La nature de ces moyens ont sensiblement évolué, notamment depuis l’apparition d’instruments technologiques, plus ou moins efficaces, au cours de ce dernier siècle.
II- Evolution historique des moyens d’acquisition du renseignement
La question de l’acquisition d’informations protégées, ou disponibles ouvertement est une préoccupation majeure des responsables du renseignement. L’idéal serait sans doute de tout savoir. Tous les spécialistes des services spéciaux ont conscience du caractère utopique de cette affirmation. Ils sont d’ailleurs les premiers à se savoir constamment en état d’ignorance et ne démentiraient certainement pas Montaigne qui écrit que « l’ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n’est pas une entière ignorance : pour l’être, il faut qu’elle s’ignore soi-même ». En fait, il s’agirait plutôt de connaître tout ce qui est intéressant. Pour cela, nous l’avons dit plus haut, il faut pouvoir utiliser des capteurs. Aujourd’hui, ces derniers sont, théoriquement, nombreux. Ils n’ont cependant pas toujours été aussi abondants. C’est la raison pour laquelle l’Homme a longtemps constitué l’unique moyen de renseignement des différents gouvernements et armées.
1- L’espion comme unique source de renseignement
Le terme «espion » est apparu dans la langue française au XVIIIème siècle. Il vient, et a été dérivé, du mot spiare qui signifie épier. Dans la perse Antique, les espions étaient « les yeux et les oreilles du Grand Roi », montrant ainsi les relations entre le monde de l’ombre et la puissance publique. La dictionnaire Larousse précise que l’espion est une « personne chargée de recueillir des renseignements sur une puissance étrangère, qui épie, observe, cherche à surprendre les secrets d’autrui ». Celui qui remplit cette mission a donc une tâche difficile à accomplir et parfois aussi à vivre.
Les métiers du renseignement ont été décriés et le sont encore de nos jours. Le Dictionnaire de l’Académie participa, à son époque, en 1694, aux critiques : « celui qui espie, observe secrètement et adroitement quelqu’un pour luy nuire » est un être méprisable. D’autres figures marquantes du XVIIème siècle, tel que Vattel, clamaient qu’un « homme d’honneur, qui ne veut pas s’exposer à périr par la main du bourreau, ne fait point le métier d’espion ; ce métier ne peut s’exercer sans quelque espèce de trahison » ; de même Montesquieu fustige par une phrase détonante cette activité : « L’espionnage serait peut- être tolérable s’il pouvoit être exercé par d’honnêtes gens ; mais l’infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l’infamie de la chose ». Cette réprobation s’est manifestée par la suite dans la plupart des oeuvres littéraires célèbres. Ceci explique sans doute une autre raison de la grande discrétion du métier. L’espion est toutefois un « mal nécessaire » et l’opinion publique commence à considérer au Xxème siècle que le nécessaire prend l’avantage sur le mal.
La discussion relative au caractère moral ou non de l’espionnage s’est nettement essoufflée entre les deux guerres mondiales, pour finalement disparaître presque totalement à l’issue du second conflit, en 1945. On estime dès lors que la finalité patriotique du renseignement possède une légitimité supérieure à toute autre considération moraliste. En effet, l’espion est d’une certaine manière «sauvé » par le service rendu à la patrie. Il devient même honorable. Il ne pratique pas son métier dans un but lucratif mais au service d’un idéal, d’une conviction, notamment celle d’appartenance à une unité sociale à laquelle il est attaché. Allen Dulles, Directeur de la CIA de 1953 à 1963, avait écrit à leur sujet : « Nos gens ne se dirigent pas vers le renseignement pour en tirer une récompense financière, ou parce que le service, en échange de leurs travaux, peut leur donner un grade élevé ou les faveurs du public. Ils sont là parce que l’occasion leur est offerte de servir leur Patrie, parce que ce travail est passionnant, parce qu’ils croient que, dans ce service, ils peuvent personnellement contribuer à la sécurité de notre nation ».
Les fictions littéraires ou cinématographiques ont même fait de l’espion une sorte de héros, capable de se sortir de tous les troubles et de parvenir à ses fins, malgré les nombreux obstacles dressés sur son chemin. Ces productions intellectuelles ont assurément servi de propagande à une époque où la guerre froide, ne pouvant se jouer sur le terrain militaire en raison de la dissuasion nucléaire, avait déplacé le terrain d’affrontements au niveau de la manipulation des esprits. Cela étant, si l’espion est célébré comme un héros dans son propre camp, il est en général considéré comme une future victime du poteau d’exécution, sans aucune autre forme de procès. Par chance, ou plutôt par maturation spirituelle, certains juristes ont amélioré le « statut » de l’espion. Ainsi l’article 30 de la Convention de La Haye de 1907 dispose que « l’espion pris sur le fait ne pourra être condamné sans jugement préalable ».
Que ce soit en temps de guerre ou de paix, l’action de voler des informations est légitimement condamnable. Il faut cependant différencier les deux types d’espions condamnables en cas de flagrant délit. Si l’agent pris est étranger, il risquera la peine destinée à le châtier en tant que tel. Mais si l’espion est un traître, les conséquences sont multiples puisqu’il devra subir la peine maximale et, de surcroît, la flétrissure de toute une nation, d’autant plus forte que le pays est totalitaire. Même en France, au Moyen Age, on punissait de manière radicale les traîtres. Ainsi en fut-il ainsi lorsque, pendant la guerre de Cent Ans, opposant la France et l’Angleterre, un conflit d’intérêts entre Armagnacs, soutenant la famille royale française, et les Bourguignons, favorables aux Anglais, fit rage en France. La prise du pont de Saint-Cloud par les Armagnacs avait été facilitée par la trahison du dénommé Colinet de Puiseux. Après son arrestation, celui-ci fut « amené à l’échafaud, dépouillé, mis tout nu et décapité. Il fut dépecé et se quatre membres furent suspendus chacun à l’une des portes principales de Paris, et son corps fut mis dans un sac au gibet ».
L’espion, dont l’image peut parfois être associé, à tort, à un surhomme, n’en est pas moins un Homme. Car jusqu’à très récemment, au regard de l’ancienneté de l’Histoire de l’humanité, l’Homme a été l’unique source et le seul intercepteur d’informations dans le monde du renseignement. Les premiers textes évoquant les activités d’espionnage datent de l’Antiquité. A cette époque, le seul intérêt de l’espion est de récupérer des informations de type militaire :
géographie physique, cartographie, armement ennemi. Ramsès II d’Egypte luttant, au XIIème siècle av. JC, contre ses ennemis d’Anatolie centrale, les Hittites, avait à son service des espions chargés d’intoxiquer l’ennemi. Les stratèges de la Grèce Antique s’intéressaient aussi aux techniques de renseignement. Xénophon insiste dans L’Hipparque sur l’importance des espions : ils doivent se familiariser dès le temps de paix à la fois avec le pays ami et le pays ennemi. Il faut aussi avoir à son service des agents dans les Etats neutres et parmi les marchands.
De même Jules César fit-il un usage intensif des espions. Réputé pour ses succès militaires, celui-ci a pour habitude de ne pas envoyer ses légions à la guerre sans avoir auparavant pris la précaution d’envoyer des éclaireurs particuliers. Un de ses officiers, Volusénus Quadratus, se rendit célèbre par la qualité de ses observations de la Bretagne, île très peu explorée à cette époque (la Grande-Bretagne actuelle). Mais César, à l’instar des égyptiens, faisait aussi régulièrement appel aux marchands, à qui il demandait de rapporter des informations classiques, mais également politiques : coutumes, institutions, etc. Cette avance conceptuelle des romains en matière de renseignement est à mettre en parallèle avec les gaulois qui avaient une idée différente de la guerre. Selon certains spécialistes, les gaulois ne craignaient pas la mort, ce qui se reflétait sur leur techniques de combat consistant à se ruer en masse sur leur ennemi. «S’ils étaient vaincus, c’est que les Dieux les avaient abandonnés et n’approuvaient pas leur résistance ; il ne restait donc qu’à se soumettre ». Il semble pourtant que Vercingétorix ne céda pas toujours au fatalisme de leurs croyances, et faisait, lui aussi, appel à des éclaireurs, mais pas de manière systématique.
L’Empire byzantin a également entretenu des réseaux d’informations. Un de ses points forts consistait en la mise sur pied d’opérations de guerre psychologique afin de diviser et affaiblir ses adversaires. Mais ils ont également contribué à la théorisation de l’espionnage. Un des empereurs de Byzance, Maurice (582 à 602), avait écrit un ouvrage de stratégie militaire, le Strategikon ,dans lequel il note qu’il «faut envoyer constamment et à intervalles réguliers des éclaireurs vigilants, des espions et des patrouilles pour obtenir des renseignements sur les mouvements de l’ennemi, ses forces et son organisation, de façon à se prémunir contre les surprises ». De même le souverain Léon VI (865-911) porte de l’intérêt pour les traîtres : « Tenez-leur vos promesses s’ils vous disent la vérité, non seulement à cause d’eux, mais afin de vous en attirer d’autres. L’utilité qu’on retire d’un bon espion est beaucoup au-dessus de ce qu’on lui donne ».
En Occident, au Moyen Age, seuls peu de documents nous sont connus sur les techniques de renseignement utilisées. Il apparaît cependant que les réseaux entretenus par les Templiers étaient d’une remarquable efficacité puisque le Pape Clément V, avant d’engager une Croisade en 1306, avait convoqué Jacques de Molay, Grand Maître de l’ordre du Temple, fin connaisseur de l’Orient, en raison des bons rapports entretenus par les Templiers avec le monde musulman.
En ce qui concerne le royaume d’Angleterre, celui-ci eu très tôt le sentiment de l’utilité d’un service de renseignement permanent, contrairement à la plupart des autres pays européens. Il en fut ainsi sous le règne d’Elizabeth en raison du contexte politique de l’époque. Les guerres de religion entre les pays catholiques et ceux favorables au protestantisme vont se régler non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans l’ombre. Afin de se tenir informée des intentions des ennemis de l’île, la reine va demander au grand Trésorier et chef de son Conseil privé, William Cecil, baron Burgley, de recueillir des informations. Celui-ci fonda donc un service d’espionnage et de contre-renseignement moderne, la « Défense de l’Etat ». Ses agents étaient recrutés d’une manière innovante et dont le Royaume Uni du Xxème siècle se sert encore. Ainsi les meilleurs éléments du service étaient-ils remarqués dans les prestigieuses universités du pays ce qui, beaucoup plus tard, inspirera les services spéciaux russes qui y recruteront les «Cinq de Cambridge », Burgess, Mac Lean, Philby, Blunt et Cairncross, cinq britanniques qui accepteront, par idéologie pro-communiste, de trahir leur pays.Nous ne pouvons pas nier dans cette rapide rétrospective, consacrée à l’espion, le rôle des femmes dans le renseignement. Leur apparition dans le monde assez masculin des affaires de l’ombre correspond avec une certaine idée de la modernisation des esprits. Longtemps, les femmes ne bénéficiaient pas dans leur vie d’un statut équivalent à celui du pater familias, reléguant l’épouse à un rôle secondaire dans les affaires familiales, hormis pour les tâches domestiques. Ce fut aussi le cas pour leur implication dans la recherche discrète de l’information. Si les premières affaires mettant à l’oeuvre des femmes patriotes et idéalistes datent de la Révolution française, des situations beaucoup plus anciennes ont montré que les espionnes étaient caractérisées par leur esprit vénal, aventurier et manipulateur. C’est ainsi que la Bible retrace l’histoire de Samson qui, ensorcelé par les charmes de Dalila, avoua le secret de sa force et ne put ainsi remplir sa mission de sauveur d’Israël.
L’action des femmes dans la guerre est toutefois intéressante. Rares sur le champ de bataille et ne portant par conséquent pas d’uniformes, elles étaient plus logiquement encouragées à se porter sur le travail clandestin. Ce fut notamment le cas pendant la seconde guerre mondiale durant laquelle Marie-Madeleine Fourcade se trouvait à la tête du réseau Alliance, un de ceux chargé du renseignement militaire en France, et renforcé par la présence de quelque trois mille agents et de matériels d’émission radio. Beaucoup ont critiqué leur apparition dans le « domaine réservé » que constituait celui da la guerre. Le Général de Gaulle ne les aimait apparemment pas, « l’idée de parachuter de jeunes anglaises du SOE en France occupée ne lui plaisait pas ». De même, selon l’espion soviétique Richard Sorge, « la femme est incapable de tout travail sérieux d’espionnage (…) trop émotive, trop dépourvue de raison et de sang-froid ». Cette dernière remarque peut ne pas être totalement dénuée de bon sens, mais elle peut aussi être réfutée catégoriquement, puisque quel que soit l’agent, masculin ou féminin, le manque d’entraînement pour ce type de missions particulières peut avoir les mêmes conséquences catastrophiques. Malgré les déclarations de Sorge, les soviétiques se montrèrent plus clairvoyants sur le rôle important susceptible d’être joué par les femmes. Ainsi le KGB et les autres services spéciaux russes n’hésitèrent-ils pas à recruter des agents féminins, contrairement au FBI américain interdisant son accès aux femmes jusqu’en 1972. L’Homme a donc longtemps été le seul moyen d’acquisition de l’information secrète. L’espion n’avait donc d’autre choix que de mettre en oeuvre des méthodes souvent risquées afin d’accomplir ses missions. Le monde du renseignement a toutefois changé ses méthodes d’acquisitions depuis l’apparition des nouvelles techniques et technologies, ce qui a pu, dans certains cas, faciliter grandement la vie de l’espion.
La suite à cette adresse : http://associationeden.ifrance.com/associationeden/memoireaw.pdf
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